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Mes désirs contraires. Ou, plutôt : complémentaires, quoiqu’impossibles à réaliser tous ensemble, même dans le temps qu’il me reste à vivre, je crois, tout comme il m’est impossible d’en choisir un plutôt qu’un autre, avoir une préférence. Que faire alors ? Parfois, je me dis : Rien, surtout, ne fais plus rien, Jérôme, mais je ne peux pas ne rien faire, c’est ce que je me réponds, il faut que je continue de vivre. Encore que le corps social abîmé qui forme le pays où je vis semble encourager ses membres à ne plus ni vivre ni faire vivre. Ce qui n’est pas étrange : l’Occident est épuisé, mais peut-être fera-t-il du bon compost pour le monde à venir. Quant à ce qu’il en sera de ce monde à venir, l’extinction des Lumières ne laisse rien présager de bon. Mais ils n’ont qu’à tous crever ! me suis-je entendu m’exclamer en prenant connaissance de l’ampleur des débats qui semblent faire rage à propos de l’euthanasie. Heureusement, c’était en mon for intérieur, et personne ne m’a entendu crier, mais c’était exactement ce que je pense. Pas charitable, en effet. Mais qu’est-ce que la charité ? Le monde entier mérite-t-il réellement notre inconditionnel amour ? On le voit bien, c’est absurde. Mais tout ne l’est-il pas ? Je ne sais pas. Ça fait un peu vieillot, ce mot, « absurde », non, ne trouves-tu pas ? « Vieillot » aussi, ça fait vieillot. Ach. L’autre jour, j’ai survolé en baillant un mauvais article dans lequel l’auteur se plaignait du bruit que font les roulettes des valises que les touristes traînent sur les pavés parisiens. Un peu plus tôt, j’avais lu que les Marseillais, eux aussi, se plaignaient du même et désagréable phénomène. Enfin, la France est unie. Et pourtant, tout à l’heure, quand je suis allé me promener au Parc André Citroën, je n’ai pas rêvé : il était bien situé à l’endroit où jadis on fabriquait de l’eau de Javel et où, quelques siècles plus tard, on fabriqua des automobiles. L’usine a fermé en 1975 et, au début des années 1990, on a inauguré un grand parc où, notamment, Gilles Clément a mis en œuvre son concept de jardin en mouvement. Que je suis allé voir, cet après-midi. L’ai-je vu ? Je n’en suis pas certain. J’y retournerai, c’est à quelques stations de métro à peine de là où j’habite. Que je l’aie vu ou non, le jardin, je m’y suis senti étonnamment bien tant me semblait immense le calme qui régnait en ce début d’après-midi. Et c’était bon de sentir, mieux : de ressentir ce calme immense, grand comme le monde, me sembla-t-il alors. L’Occident, me suis-je dit ensuite, une fois rentré chez moi, l’Occident a cessé de produire, mais n’a pas cessé de consommer, au contraire, l’Occident consomme encore plus qu’il y a un demi-siècle. Ne restent plus à créer de la valeur, de ce côté-ci du monde, que les ultra-riches, les touristes, et la dépense publique qui enfle pour colmater les brèches de la prospérité, lesquelles brèches s’élargissent chaque jour un peu plus. D’où le recours à l’euthanasie, j’imagine, comme solution au problème : pas de gens, pas d’argent. Dans cette sorte de contexte, le jardin en mouvement, voire le jardin planétaire, de Gilles Clément ressemblait peut-être un peu trop à un truc de riches. Mais, c’est la question que l’on peut aussi se poser : quand l’Occident ne se posera plus ces problèmes de riches, c’est-à-dire : quand il n’y aura plus assez de richesses en Occident pour pouvoir se poser ce genre de questions, voire : quand il n’y aura plus d’Occident du tout, y aura-t-il encore quelqu’un pour (se) les poser ? Car, si, d’un certain point de vue, les questions que Gilles Clément pose peuvent sembler des questions de riches, d’un autre, ce sont des questions d’avant-garde, mais une avant-garde spécifique : une avant-garde qui tarde car elle ne gagne jamais, et semble condamnée ainsi à perdre toujours, écrasée par des intérêts qui sont son ennemi et contre lesquels elle est trop faible pour se défendre. Le paradoxe : l’avant-garde se revendique d’une certaine forme de faiblesse par opposition à la violence, mais cette faiblesse l’empêche de s’imposer, elle est condamnée à avoir raison sans pouvoir jamais le faire accepter, — elle a raison, mais elle n’est pas.