Authenticité profonde. — Sur internet, dans une version de lui-même remaniée par l’intelligence artificielle (un deep fake, comme je crois qu’on dit), Bernard Arnault me promet qu’avec un investissement de l’ordre de 250 euros, je vais gagner de l’argent, pas au point de devenir milliardaire, non, il ne faut pas exagérer, même le faux Bernard Arnault n’est pas assez imbécile pour donner aux autres la chance de devenir aussi riche que lui, mais quand même, je vais gagner suffisamment d’argent pour n’être plus le pauvre petit écrivain minable que je suis ; — quelle déception, me dis-je, même le faux ne sait plus me faire rêver. Pour dissiper l’illusion, j’ai beau intimer l’ordre à la machine d’arrêter de me harceler avec des contenus si manifestement faux, mal faits, mensongers, humiliants et dégradants, la machine n’en fait rien, elle continue de me proposer toujours plus de faux Bernards Arnaults avec leurs petites combines minables pour gagner trois sous espagnols. « Bonjour, je suis Bernard Arnault, et si vous lisez ce message ou regardez ce contenu vidéo, c’est que… » Je n’écoute pas. Je me tais. J’ai envie de disparaître dans un monde sans réseau, sans rien, ni personne. Mais ce n’est pas possible, non, ce monde, s’il a jamais existé, il y a longtemps qu’il n’est plus, je ne l’ai jamais connu, tout ce que j’ai connu, c’est ceci : toujours plus de nullité produite sans relâche à l’échelle industrielle de la planète. En fait, si j’y réfléchis un peu, je m’en aperçois, je crois que je puis dire que ces faux laids, grossiers, insultants et avilissants, sont les seules relations réelles que j’entretiens avec les prouesses que promettent les hérauts de la révolution par l’intelligence artificielle, laquelle intelligence artificielle — comme on peut s’y attendre — sert principalement à fabriquer des sous-produits de l’intelligence humaine destinés à profiter de la bêtise humaine, pratique dans laquelle l’humanité est passée maîtresse il y a des milliers d’années et qu’elle n’a jamais cessé de perfectionner depuis. Y a-t-il jamais eu une époque, depuis l’apparition sur terre de l’espèce humaine, où cette dernière ne s’est pas acharnée à détruire, avilir, saccager, bâcler ? Avant l’avènement de la civilisation sédentaire, peut-être ? Je ne sais pas. Peut-être que j’exagère un peu, mais je ne le crois pas. Y a-t-il quelque chose d’autre à faire que saccager ? À vrai dire, je n’en sais rien. Je crois que oui, mais je crois aussi que cela n’intéresse personne, ou pas grand monde, du moins. Si l’espèce humaine et toute la vie qui existe aujourd’hui sur terre disparaissait, c’est une hypothèse raisonnable que l’on peut faire, de nouvelles espèces ne tarderaient pas à apparaître et nos accomplissements disparaîtraient, sédiments enfouis dans des couches géologiques toujours plus profondes auxquels personne n’aurait jamais l’idée de s’intéresser. Aussi, dans nos entreprises les plus altruistes, ne s’agit-il jamais de « sauver la planète », ni même de la « protéger », comme on le répète à qui veut l’entendre, mais de nous sauver nous-mêmes, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Avant de procéder, on voudrait peut-être séparer le bon grain de l’ivraie (Benard Arnault, non, Aurélien Barrau, oui, — je schématise à peine), mais ce n’est pas ainsi que la vie marche. Marche-t-elle, d’ailleurs ? Pas la vie en soi — la vie en soi ne nous a pas attendus et, malgré des tentatives répétées pour nous convaincre du contraire, au regard des milliards d’années qui la sépare encore de sa fin, il est douteux que la vie sur terre culmine avec nous —, mais notre vie à nous, notre fragile vie humaine. Il y a quelques jours, dans les remarques que G. m’a adressées suite à sa lecture de loin de Thèbes, j’ai trouvé des mots que j’ai été heureux de lire : je me suis senti moins seul et, après tout, s’il se trouve deux ou trois êtres vivants sur terre pour être sensibles aux manifestations authentiques et réfléchies de mon existence, n’est-ce pas quelque chose de merveilleux ? Je veux dire : je pourrais faire ou essayer de faire tout à fait autre chose que ce que je fais pour accéder à une forme de popularité, mais cela ne m’intéresse pas, je ne serais plus authentique, je ne serais plus moi, je ferais semblant, je serais le propre deep fake de moi-même, et cela ne peut pas me satisfaire, non. Daphné, il y a deux ou trois semaines de cela, m’a raconté que, suite au départ d’une élève de sa classe, une élève « populaire », comme disent ces chers enfants, une de ses camarades qui appartient à cette catégorie (généralement, des élèves qui travaillent mal, se tiennent mal, sont grossiers et abrutis pas les réseaux sociaux) lui a proposé de la remplacer, ce à quoi Daphné a répondu que cela ne pouvait pas l’intéresser puisque, pour ce faire, il faudrait qu’elle ne soit plus elle-même, et qu’elle ne pouvait y consentir. Et cela, ce naturel qui est le sien, — ce bon naturel, il m’a profondément ému.

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