Lorsqu’il m’arrive de croiser l’un de mes mois alternatifs possibles — un MAP, comme on pourrait être tenté de les surnommer, succombant ainsi à une vulgaire manie acronymique, ou un j’eusse pu l’être, comme je préfère pour ma part les désigner —, mes réactions sont diverses, à la mesure des sentiments que m’inspirent ces êtres déroutants, anomalies qui n’auraient pas dû être puisque je ne les suis pas, mais qui peuplent tout de même le bas-côté de l’existence. Bas-côté, je crois en effet que c’est l’expression qui convient et, quand j’ai croisé cet individu qui ronflait sur son banc après avoir vidé sa bouteille de Grains de Muscat, sa bedaine omniprésente, aussi ronde que lui, qui poussait en avant, j’ai d’abord eu un regard de pitié à son endroit. Lequel, toutefois, ne m’a pas empêché de continuer ma promenade. L’avais-je déjà reconnu ? Je l’ignore. C’est sur le chemin du retour que le contact, pour paraphraser les titres des films avec des extraterrestres supérieurement intelligents dedans, a eu lieu. Il ne dormait plus et, sans aller jusqu’à affirmer pour autant qu’il était éveillé, il avait plutôt l’air d’un morceau de vivant qui voyagerait dans un état second entre deux planètes distantes l’une de l’autre de plusieurs systèmes solaires, il a prononcé une phrase, d’un voix éraillée par l’alcool, le tabac, et la vie à la rue, que j’ai eu du mal à comprendre tout d’abord, et qui peut se transcrire comme suit : « Et l’autre, là ? » C’est vrai que « l’autre », on ne sait plus très bien qui c’est : l’autre, mais c’est tautologique, moi, mais c’est contradictoire, un tiers, mais cela ne nous avance guère, un autre moi possible, un MAP, un j’eusse pu l’être, je crois que c’est ce qu’il voulait dire, oui, dans son jargon un peu spécial d’ivrogne à la dérive, qu’il m’avait reconnu. D’ordinaire (enfin, je dis d’ordinaire, mais cela n’arrive tout de même pas très souvent, la plupart du temps, l’ordinaire, donc, les choses sont parfaitement normales, heureusement, sinon l’extraordinaire serait la norme, et l’ordinaire, l’exception, ce qui ne voudrait plus rien dire du tout, et nous nous remettrions à parler normalement, à dire l’ordinaire pour l’ordinaire et l’extraordinaire pour l’extraordinaire), je ne prête pas attention à ces individus. Un jour, j’avais croisé une Lætitia (c’est le nom que, m’a dit feue ma mère un jour, elle m’aurait donné si j’avais été une fille, et cette idée, que j’eusse pu être autre que je suis, mais alors je n’eusse pas été moi, mais qui ? et moi, si je n’avais pas été moi, où eussé-je été ? et comment ? eussé-je seulement été ? cette idée m’avait profondément troublé, non, mères, ne parlez pas ainsi à vos enfants, vous risqueriez de les plonger dans des abîmes de perplexités, et vos enfants se mettraient à écrire des choses incompréhensibles pour tâcher de comprendre quelque chose au sens de l’univers qui, comme chacun sait, n’existe pas, faites attention, mères, soyez prudentes, pensez à l’avenir de votre progéniture, et non pas toujours à vous, égoïstes mères), laquelle, je crois, avait essayé de me faire des avances, mais la perspective de copuler avec une version alternative de moi-même ne m’avait pas franchement emballé, et j’avais passé mon chemin, sans rien dire. Sans rien dire, c’est ainsi que je procède généralement. Mais cet après-midi, je ne sais pas si c’est la chaleur, si lourde, l’air pesant, tellement humide, le temps menaçant, à l’orage, qui a eu une influence particulière sur moi, mais après avoir tout d’abord passé mon chemin pendant quelques pas, je me suis ravisé, j’ai fait demi-tour, l’autre m’a vu faire, et alors il s’est mis à ricaner en disant : « Eh, c’est l’autre, là, l’autre qui re… », mais je ne lui ai pas laissé le temps de finir sa phrase, je lui ai asséné un grand coup de pied au visage, de toutes mes forces, motivé peut-être en cela par la perspective de la finale de la Ligue des Champions de football, mais je ne suis pas un supporter du PSG, je suis un supporter de l’OM, alors qu’est-ce que je voulais ? venger ma race ? comme dit Mme Nobelle, mais quelle race ? n’est-il pas de ma race le MAP, le j’eusse pu l’être ? je ne sais pas, je ne comprends plus, est-ce que c’est moi qui déraille ? qu’est-ce que tout cela veut dire ? perplexités leibniziennes, je ne m’avancerai pas sur votre voie, je lui ai asséné un grand coup de pied au visage, de toutes mes forces, si fort que, quand mon pied a effectivement heurté sa joue gauche, j’ai senti ses dents craquer à l’intérieur de sa bouche, sa tête a eu un mouvement de recul, brutal, mais il n’a pas décollé en l’air, comme on aurait pu se l’imaginer, non, il s’est simplement affaissé, il est tombé du banc sur lequel il était affalé, lourdement, mais sans bruit, et a porté sa main au visage en esquissant une lamentation, une plainte. Ce dont non plus je ne lui ai pas laissé le temps. Je lui ai dit d’un ton très sec, sans colère, le plus froidement du monde, mais d’une profonde et sincère méchanceté, les dents serrées par le mépris : « Tais-toi. Je ne sais pas comme il se fait que tu es en vie. Mais tais-toi. Cela vaut mieux pour toi. Anomalie de la nature. » C’était sévère, mais c’était juste. Si toutes les versions de nous-mêmes se mettaient à exister, que deviendrions-nous ? Et encore, tant qu’il ne s’agit que des pires versions de nous-mêmes, ce n’est pas très grave, du moment que nous valons mieux qu’elles, mais si les versions alternatives de nous-mêmes se mettent à exister qui sont meilleures que nous-mêmes, qu’allons-nous devenir ? Ne serait-ce pas moi alors qui serais le j’eusse pu l’être de ce moi plus parfait que moi, et moi qui me verrais roué de coups, et à juste titre, par un autre Jérôme que moi, un Jérôme devenu Prix Goncourt comme Ferrari, voire je ne sais pas, moi, soyons fous, Prix Nobel de Littérature. Non, vraiment, mieux vaut ne plus prendre de risques, me suis-je dit après lui avoir parlé sur ce ton particulièrement déplaisant, mieux vaut ne pas prendre le moindre risque et sanctionner avec la juste et nécessaire punition qui s’impose l’existence de ces indignes de l’être j’eusse pu l’être. Pour être bien sûr de moi, je l’ai frappé une dernière fois avant de partir, un grand coup dans les couilles, cependant qu’il essayait pitoyablement de se relever et, pour être bien sûr de ne pas le manquer, mon coup, j’ai ajouté avec toute la haine du monde : « Raté ! », comme ça, au passage, et pour le plaisir aussi. D’ordinaire, c’est vrai, quoi, le raté, c’est moi.

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