Qui ce monde n’épuise-t-il pas ? Je veux des noms. Car il y a bien des êtres que ce monde n’épuise pas, si tous les êtres qui peuplent ce monde étaient épuisés par ce monde, n’ayant plus la force de le faire tel qu’il est qui les épuise, ce monde, par l’absence de force des choses, des êtres, donc, ce monde changerait de forme, nécessairement. S’il ne change pas de forme à cause de cet épuisement, c’est que tout le monde n’est pas épuisé par ce monde. Oui, mais qui ? Qui ce monde n’épuise-t-il pas ? Je ne sais pas, tout ce que je sais, c’est que moi, ce monde m’épuise. Quand il m’arrive de le voir, de mes yeux autrement pleins de vie, je les sens qui se fatiguent, mes yeux, je les sens fatigués mes yeux, j’ai envie de les fermer, mes yeux, de regarder autre chose, autre chose à voir de mes yeux vus, mais cela ne sert à rien, n’est-ce pas ? le monde est partout, partout où il y a des êtres humains, il y a le monde, et comme nous sommes des êtres humains, partout où nous sommes, il y a des êtres humains, et donc, partout où nous sommes, il y a le monde, et donc il n’est pas possible d’y échapper, nous le portons avec nous. Est-ce que nous le portons réellement avec nous ? Peut-être que ce n’est pas si simple que cela, mais qui peut vraiment se tenir sur place sans vouloir faire quelque chose du monde, non pas quelque chose au monde (faire quelque chose en étant au monde), mais quelque chose du monde, s’en servir pour autre chose ? Il faut toujours faire quelque chose du monde, ce qui n’est pas simplement faire quelque chose au monde — et oui, il me semble que, tout en étant au monde, il est possible de ne rien faire au monde, il est possible d’être en vie sans avoir d’action causale sur le monde, le laisser tel qu’il est, intact, oui —, ce qui est plutôt se servir du monde, exploiter le monde, non pas le transformer, mais l’utiliser pour soi, à des fins personnelles. Telle traverse la planète et s’empresse de prendre en photographie ce qu’elle voit pour le communiquer à d’autres qui n’y sont pas, mais loin de là. Tel ne peut se taire et donne son avis, lance appels, réclame, exige, accuse, car maltraiter la langue, comme le monde, cela ne lui fait pas peur. Toujours se montrer en train de faire ce que l’on est en train de faire, c’est déjà cela, faire quelque chose du monde, exploiter le monde. Je peux baisser les bras, je peux laisser tomber, je peux prendre congé de tout, et c’est ce qu’il faut que je fasse, mais les autres, le font-ils ? Si les autres ne le font pas, cela est vain, n’est-ce pas ? alors autant faire comme eux. Mais si je n’ai pas envie de faire comme eux ? Eh bien, ne le fais pas. Mais que ferais-je alors ? Mais rien, ne fais plus rien. Vis. Je voudrais que nous soyons tous si épuisés, au bout du rouleau, tellement fatigués que nous resterions au lieu pour un tiers d’éternité, au moins, à ne rien faire, à ne rien concevoir, à ne surtout pas être, à vivre, et puis, c’est tout. L’oubli de la vie, c’est cela, je crois, qui m’épuise le plus. Et la saturation de l’existence par cet oubli de la vie. Le paradoxe le plus imbécile de l’espèce humaine, c’est que, alors même que le moi n’existe pas, le moi se trouve toujours en travers du chemin. L’espèce humaine est mue essentiellement par l’illusion, les fausses croyances dont elle se fait des grands récits. Et ils ont beau s’effondrer sur eux-mêmes, ces grands récits, on en fabrique d’autres qui sont fondamentalement identiques, mais qui diffèrent juste assez pour sauver notre illusion, notre chère illusion, le mensonge qui berce notre vie, nous épargne l’épuisement. Cruelle illusion, quand elle se déchire, que de croire en sa prééminence, pourtant, sans certitudes, que ferions-nous de nous-mêmes ? Il faudrait avoir appris à ne rien faire, à ne rien croire, à regarder les êtres vivre, à aimer la vie en tant qu’elle est vie innocente, et non pas en tant qu’elle est vie coupable de tous les maux de la terre. À quoi pensais-tu quand tu n’étais encore qu’une bactérie, il y a quelques milliards d’années ? Savais-tu que tu finirais ainsi, épuisé mais debout, bêtement debout ?

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