« Toutes les cultures se valent du moment qu’elles sont supérieures à la culture occidentale. » Telle pourrait être, en résumé, la moelle de la nouvelle vision dominante du monde. Contre laquelle, à vrai dire, je n’ai pas grand-chose, si par « culture occidentale » on entend une forme un peu générale dans laquelle les conceptions qui se sont développées en Europe du Nord depuis le début de ce qu’on a appelé « la modernité » sont supposées s’inscrire, soit un ensemble passablement hétéroclite, où l’on peut faire rentrer de tout, et n’importe quoi aussi. Mais enfin, c’est ainsi que nous pensons, n’est-ce pas ? N’échappe pas à cette approche caricaturale des choses, l’anthropologue qui, inlassablement, se rend chez les sauvages pour y apprendre la vie. « À l’évidence, je n’avais rien compris » est son slogan, qui lui tient lieu de règle immuable : comme dans les yeux de la chèvre de Monsieur Seguin, en effet, l’herbe est toujours plus verte ailleurs. Fort heureusement, les sauvages ne le sont plus vraiment, qui ne mangent pas les visiteurs, contrairement au loup de la nouvelle, mais les laissent rentrer chez eux où ils auront tout loisir d’écrire leurs énormes romans d’apprentissage. Qui sait si, une fois les savants partis, les sauvages ne se racontent pas des histoires à se tordre de rire où ils décrivent sans omettre les détails les plus crus ces mœurs bizarres de leurs visiteurs bavards ? À moins que, après s’être encanaillés dans la forêt vierge tout un week-end, ils n’enfilent leur costume de businessman pour aller faire fructifier leurs affaires au marché. L’Occident, selon la façon dont on le regarde, ce n’est pas si mal : ça rapporte. Nous voulons croire qu’il y a quelque chose derrière les choses, et le fait que ce soit toujours un peu plus loin — à force d’avancer depuis des millénaires, on n’a toujours pas mis le doigt dessus — ne nous aura pas encore fatigué de chercher. Ce quelque chose derrière les choses, si le savant ne le tenait pas toujours pour la vérité définitive à l’aune de laquelle on peut juger les faits et les méfaits, serait bien inoffensif, mais il sert toujours le même dessein : élaborer un grand système dans lequel on fera tout rentrer, et surtout n’importe quoi. Ainsi, rien ne ressemble tant à l’occidentalisme que l’anti-occidentalisme, sans doute parce que, comme l’autre, c’est un ethnocentrisme, qui confond simplement ses souvenirs de vacances avec des révélations en bonne et due forme. Tout ce qui tient dans les pages d’un livre à thèse bien ficelé — un objet facilement identifiable qu’on sait d’instinct sur quelle étagère ranger —, devrait paraître suspect, mais c’est toujours l’inverse qui se produit : la lecture rassure et, une fois atteint le quota de pages règlementaires, on peut retourner se coucher et dormir du sommeil du juste, nos doutes, encore une fois, ont été dissipés, un nouveau système est en cours de fabrication, ce n’est qu’une question de temps. Car ainsi vont les choses, en Occident.

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