12625

Je me sens tellement loin de mon époque qu’il m’arrive souvent de me dire que c’est moi qui ai un problème, que (un peu comme je l’évoquais hier) je devrais me faire soigner. Et puis, un être humain en tue un autre à coups de couteau, et alors je me dis que, peut-être, si je ne suis pas tout à fait normal, il vaut mieux ne pas l’être, et surtout ne pas me faire soigner, mais continuer à avancer dans cette jungle insensée qu’est le monde réel comme je le fais depuis que j’écris. Quand je lis le journal des autres — c’est un genre littéraire assez répandu en ligne, j’allais dire : un peu trop, mais n’en écris-je pas un, moi aussi ? donc, donc quoi ? donc rien —, des gens que je ne connais pas, ou alors seulement au énième degré (ce sont des gens que connaît une personne que je connais, peut-être, j’en ai peut-être vu un, un jour ou l’autre, je crois, au lancement de Bakélite, par exemple), j’ai ce sentiment d’étrangeté radicale : ces gens parlent de ce dont tout le monde parle, de ce dont on parle à la télévision, de ce dont on parle sur les réseaux sociaux, et je ne me sens pas concerné. À la lecture, je suis pris d’un sentiment qui tient à la fois de l’ennui, de la lassitude, du découragement, et d’une certaine forme de désespoir. Pourquoi du désespoir ? Parce que je sens bien que je n’ai pas ma place ici, et que, si c’est un handicap du point de vue d’éventuelles perspectives de réussite sociale,  voire simplement : d’existence sociale, c’est aussi parfaitement logique : je ne peux pas être à ma place dans le monde tel qu’il est puisque le monde tel qu’il est — la structure sociale du monde, pour employer une formulation quelque peu grandiloquente et dont je ne suis pas certain qu’elle veuille dire quelque chose de précis —, j’estime qu’il est invivable. Mais il n’y en a pas d’autre, n’est-ce pas ? Non, en effet, il n’y a pas d’autre monde que celui-ci. Je me dis quelque chose comme : une chose est sûre, ce n’est pas ainsi (et par « ainsi », j’entends ce que je lis en ligne comme je viens de l’indiquer, hors ligne, en ce moment, je lis les Essais de Montaigne où, dans le dernier chapitre que j’ai lu, le chapitre XXI du livre I, « De la force de l’imagination », il était notamment question de problèmes d’érection et de flatulences) que l’on va changer les choses, mais il me faut faire deux remarques à ce sujet. Premièrement, peut-être que je me trompe, peut-être que tout est de ma faute, en réalité, c’est-à-dire non pas de ma faute à moi tout seul, mais  de la faute aux gens comme moi, mais qu’est-ce que c’est que le gens comme moi ? s’il y avait des gens comme moi, n’aurais-je pas des amis ? alors je ne sais pas. Deuxièmement, peut-être qu’il ne faut pas changer les choses, changer le monde, le monde change quoi que l’on fasse, et il semble que plus on essaie de le changer — de le rendre meilleur, c’est le sens même du progrès, semble-t-il —, et plus les résultats de nos actions sont catastrophiques. Mais peut-être que, encore une fois, je raconte n’importe quoi. Je ne sais pas. Est-ce que, en un sens, je ne cultive pas cette distance avec mon époque ? On pourrait le penser, mais ce n’est pas une posture, non, c’est naturel. Allais-je dire, « naturel », mais oui, c’est sans doute le mot qu’il convient d’employer : c’est ma nature, je suis comme je suis, je suis comme la nature m’a fait. Après tout, ce que l’on appelle « culture », n’est-ce pas qu’un épiphénomène de ce que l’on appelle « nature » ? On lui accorde une importance démesurée par ce que nous pensons de notre point de vue anthropomorphique (probablement que tout ce qui est vivant pense de son propre point de vue xomorphique — prononcez « ixomorphique » —, mais ce n’est sans doute pas si démesurément important. Tout cela (ce que je viens d’écrire), c’est un peu comme se demander pourquoi l’on est en vie : d’un certain point de vue, c’est une question absurde, et d’un autre point de vue, c’est la question la plus profonde qui soit. Est-ce que les questions les plus intéressantes n’ont pas cette qualité de basculer du tout au tout selon la manière dont on les considère ? Autrement, on ne fait que bavarder, se regarder le nombril, conforter l’époque dans ce qu’elle a de plus détestable. Il fait chaud à Paris. Mais Paris n’est pas faite pour la chaleur. Qu’est-ce que je peux y faire ? J’ai de plus en plus envie d’aller voir ailleurs, mais c’est ici, pour l’instant, que je suis.