Je ne peux pas toujours espérer, c’est trop fatigant, ni désespérer, qui l’est tout autant. À force de chercher la perfection, comme une sorte d’absolu, par esthétisme, probablement, on oublie qu’elle n’existe pas. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas des conditions pires que d’autres, pas forcément celles que l’on s’imagine, par conviction, misérabilisme ou apitoiement, peu importe, mais enfin, si le pire est assuré, le meilleur l’est bien moins. Ce qui me fatigue, je crois, c’est de ne jamais être tout à fait là où je me trouve. Déplacement qui se révèle un avantage dans certaines circonstances (les gens qui sont toujours là où ils se trouvent n’ont absolument aucune imagination), mais moins dans d’autres. Lesquelles ? Je ne sais pas, disons : trouver un endroit adéquat où vivre. Car, sinon, tout, ou du moins un nombre non négligeable de choses (mais pourquoi tenter de les dénombrer quand elles ne sont pas quantifiables et ne sont même pas des choses ?) en dépendent. C’est peut-être à la fois le privilège et la malédiction des enfants des diasporas, exodes et autres rapatriements de n’être jamais tout à fait à leur place quelque part et de chercher toujours un endroit où être chez soi, endroit qui n’existe probablement pas, mais ouvre l’horizon, bonheur et malheur se mêlant alors dans un sentiment qui évoque la nostalgie de ces terres anciennes que l’on n’a pas connues, où l’on n’a pas vécues, où l’on n’est pas né. Où sont-elles, d’ailleurs ? Existent-elles vraiment ? J’ai écrit quelque chose à ce sujet dans mon carnet, hier, que je ne rapporterai pas ici (je le conserve pour le numéro deux de mes petits chantiers dont le premier pourrait toucher à sa fin si j’avais l’envie d’y mettre quelques lignes de plus, mais cette dernière de ces dernières se fait attendre, patience), mais qui rappelle cette idée : si jamais l’on accepte jamais sa condition, c’est qu’on n’a pas le choix de faire autrement. Il faut en faire quelque chose. Je cherche encore quoi. Est-ce à cause de l’âge que ces questions se font plus pressantes ? Ou est-ce un changement de perspective intellectuelle (pour ainsi dire) ? Tout à l’heure, je jouais avec Daphné, il faisait chaud, et il y avait de l’eau fraîche dans notre jeu. La différence entre ces deux températures (température de l’air, température de l’eau), m’a rappelé une atmosphère et m’a transporté ailleurs, loin d’ici, loin de Paris, et si le sentiment était étranger à cet endroit, il était là. Émerveillement, tristesse, tout à la fois, et pas moyen de faire autrement. On se trompe toujours, ne crois-tu pas ? Enfin, « on », quelle manque de personnalité, Jérôme, tu te trompes toujours. Mais comment savoir ? Si je me trompe toujours, est-ce que je ne me trompe pas en estimant que je me trouve ? Non, tu es à côté de la vérité, il ne s’agit pas de manier le paradoxe avec plus ou moins de virtuosité (parfois, en vérité, c’est trop facile, c’est rassurant, on se sent intelligent, mais on ne l’est pas), il s’agit de trouver quelque chose de juste, un équilibre, une atmosphère, des parfums, je ne sais. Mais je sais que je suis heureux d’écrire, non de pouvoir écrire (ou de savoir écrire), mais de le faire, en effet, d’écrire comme je le fais en ce moment même. C’est tout ce qui me rend vraiment heureux, je crois. Peut-être parce que je n’ai besoin de personne, besoin de n’être nulle part en particulier pour le faire, que je peux tout confier à l’écriture, les pensées les plus intimes et les réflexions les plus générales. Et que j’aime écrire sans rien attendre en retour, sans contrainte, sans commande, sans calendrier, sans rien du tout que l’écriture seule, — pure et parfaite.

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