À chaque degré Celsius en plus sur l’échelle de l’apocalypse, la promesse de la fin du monde bout davantage, et l’on s’étonne un peu de ne pas avoir déjà cuit à l’étouffée. Ou consumé par le feu. Mais ne le sommes-nous pas de toute éternité ? Ou consommé, on ne sait. Disons en tout cas qu’il ne s’agit pas ici de mettre en doute ni même de questionner quoi que ce soit, il faut tout accepter sans discuter, la vérité finit par triompher, exactement comme les chiffres parlent d’eux-mêmes. Mais de quoi s’agit-il alors ? Rien, je ne fais que parler. Ce matin, comme il faisait trop chaud, je ne suis pas allé courir. À la place, je me suis assis sur l’un de ces fauteuils en métal vert sénatorial que la Chambre met à la disposition du public. Et là, j’ai lu le premier livre des Métamorphoses. J’avais oublié que c’était dans ce texte qu’Ovide racontait les amours contrariées d’Apollon et Daphné. Une phrase a retenu mon attention : « À la vue de Daphné, traduit Danièle Robert, Phœbus est amoureux et veut s’unir à elle ; Leurré par sa propre parole prophétique, il croit avoir ce qu’il désire. » Quodque cupit sperat suaque illum oracula fallunt (I, 490-491). Apollon, nous dit Ovide, se saoule de paroles : enivré par la puissance de ses oracles, il prend ses rêves pour des réalités. Il se dupe lui-même : persuadé que c’est sa parole qui crée la réalité, il s’imagine que tout ce qu’il dit doit devenir réalité. Ce qui, évidemment, n’est pas le cas. Il ne dit pas le vrai au sens où ce qu’il dit deviendrait vrai par le simple fait qu’il le dise, il a le pouvoir de dire le vrai parce que ce qu’il dit est conforme à ce qui va advenir. Le triomphe de l’amour (c’est Éros qui dans le mythe que raconte Ovide décoche des flèches : une qui conduit à l’amour pour Apollon, une autre qui fait fuir l’amour pour Daphné) est de duper le dieu. « Qu’est-ce qu’un dieu qui peut se saouler lui-même de paroles ? », a-t-on envie de demander. Mais je ne crois pas toutefois que ce soit la bonne question : dans les vers d’Ovide se lit plutôt une critique de la toute-puissance qui, ne faisant plus voir le monde tel qu’il est, mais tel qu’on voudrait qu’il fût, leurre, déçoit, trompe, fait échouer les desseins, tourne en ridicule qui, croyant embrasser une nymphe, s’envoie dans les lauriers roses. La puissance divine n’est pas infaillible, nous dit Ovide, elle est comme tout le monde, elle imagine ce qui n’est pas, finit par le prendre pour la réalité et échoue lamentablement, la queue entre les jambes. La femme, elle, habituée à subir les assauts maladroits des hommes (« Beaucoup d’hommes la désirent ; elle, se dérobant aux prétendants, Rebelle au mâle qu’elle ne connaît pas, elle parcourt les bois Impénétrables sans se soucier d’Hymen, d’Amour, de mariage. ») a une tout autre conception de la réalité, sauvage, de laquelle il lui faut apprendre, sur laquelle il lui faut calquer ses faits et gestes pour survivre. Philosophie du camouflage : la sauvagerie de la nymphe rebelle fait échouer la toute-puissance du dieu et, à la fin, le vainc en mutant.

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