Matraquage. De la musique du voisin, je n’ai que des échos en forme de coups de fusil étouffés. Comment peut-on se soumettre volontairement à un traitement si inhumain ? Je n’ai pas la réponse à la question. Il y a toujours quelque chose qui nous est étranger, c’est vrai, et ce n’est pas forcément le plus lointain (en distance ou en intimité présumée), mais cette étrangeté, on peut lutter contre elle, l’accepter à bras ouverts, certes, ou bien tenter de comprendre ce qu’elle signifie, ce qu’elle indique de la façon dont nous concevons l’état du monde à un moment donné, et la façon dont nous nous relions à ce monde (ou ne parvenons pas à nous y relier, ne désirons pas entrer en relation avec lui, et caetera). On peut certes s’en tirer à bon compte à la faveur d’une espèce de subjectivisme relativiste (de gustibus, et caetera), mais je crois précisément le contraire, je croire que ce qu’il y a de plus intéressant, ce sont les discussions qui portent sur les goûts, les différences entre ces goûts, leurs ressemblances, leurs points communs, les rapprochements inattendus qu’on peut opérer entre eux. Ce n’est pas notre époque qui a inventé cette idée (est-ce vraiment une idée ?) mais, dans son acception commune, elle lui va comme un gant. Chacun se tenant dans le repli de l’horizon que limitent ses intérêts égoïstes et ses origines personnelles, la conversation n’est pas seulement inutile, elles est devenue impossible. Et, très vite, ce ne sont plus les goûts qui s’opposent les uns aux autres dans une incommunicabilité radicale, ce sont les vies mêmes, et la violence vient araser toutes les différences, les réduire au silence. L’impossibilité de la conversation, c’est le terme logique du subjectivisme relativiste qui est la philosophie de non-vie de l’individu libéral : tout est centré sur un soi largement fictif dont on ne comprend même plus comment il peut se rattacher, se relier avec autre chose que lui-même. L’horizon du devenir, pour l’individu libéral, c’est le célibat ontologique de la monade inculte. On porte son histoire comme le plus lourd des fardeaux, chaque événement étant l’occasion d’exprimer en une longue et déchirante plainte l’étendue du désastre qu’est sa propre histoire. Or, si l’histoire des peuples ressemble effectivement à s’y méprendre à l’histoire des catastrophes auxquelles donnent lieu la vie des peuples sous l’emprise de leurs despotes, les vies individuelles sont riches de possibilités insoupçonnées : chaque déplacement, chaque rupture, chaque diaspora peut être l’occasion de créer quelque chose de neuf, d’approfondir une forme de vie, de l’étoffer, de la déployer. C’est sans doute une utopie, mais la Méditerranée, en tant qu’espace qui se déploie sur le pourtour d’un centre liquide et vide par excellence est un lieu propice à l’épanouissement de sensibilités de ce genre. Évidemment, je n’ignore ni la part de construction que la notion même de Méditerranée comme concept unitaire englobe ni les drames qui, aujourd’hui comme hier, traversent la Méditerranée, mais dans sa nature de fiction même (dont l’origine seraient les navigations d’Ulysse), elle ouvre à quelque chose dont notre époque a prestement besoin. Tout déplacement se fait au prix de pertes et de nostalgies qui l’accompagne. On peut les maudire et se lamenter de tout ce que nous avons perdu (la langue, la terre natale, le pays des ancêtres), ou bien l’on peut chérir ces mouvements du cœur comme les formes d’une sensibilité non pas close sur elle-même (ma langue, mon peuple, ma culture, ma race, et caetera, ou le nous ne s’exprime jamais que par revanche, exclusion, rejet d’eux, les autres, qui nous veulent du mal et, parce qu’ils nous haïssent, nous ont privé de notre langue, notre culture, et caetera), mais qui nous emporte un peu plus loin dans une dispersion qui est toujours en même temps perte et découverte : ce que nous avons perdu ne nous entraîne pas à la découverte de lui-même (du ce que nous avons perdu), mais de l’inconnu (de ce que nous n’avons jamais eu), où s’offrent alors d’innombrables possibilités d’invention. « Se pencher sur l’histoire de la Méditerranée, écrit David Abulafia dans La grande mer. Une histoire de la Méditerranée et des Méditerranéens, revient en définitive à contempler une symbiose entre l’homme et la nature qui est peut-être sur le point de s’achever. »

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