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Elon Musk ayant fondé l’America Party, dont on ne sait pas très bien s’il désigne un parti politique ou une fête continentale, je songe à créer le Parti de Plaisir qui, contrairement aux délires nationalistes d’un milliardaire maniaque né à l’étranger, serait résolument apatride. Après tout, puisque, si je suis né ici, c’est en grande partie le fruit du hasard et de circonstances historiques auxquelles je suis absolument étranger, pourquoi en tirerai-je une quelconque fierté ? Être fier d’être (de) quelque part, cela n’a aucun sens. Avant d’écrire cette phrase, je me suis levé pour faire la poussière sur le miroir de la pièce où je me trouve et dont la vue, troublée par ces milliers de grains là agglutinés, me perturbait et m’empêchait de penser correctement. Cet après-midi, ________ ______ m’a écrit pour me dire tout le mal qu’elle avait à commander mon livre auprès de la plus grande librairie de Marseille. Si elle s’en étonne encore, c’est qu’elle ignore que, pour la plupart de ces gens qui font profession de vendre des livres, le métier consiste à faire preuve du moins de curiosité possible, à ne surtout pas lire la presse littéraire, à ne proposer à la vente que ce qui se vend déjà et à se plaindre des méfaits de l’empire Bolloré. J’exagère à peine : dans la liste des priorités, l’empire Bolloré vient en premier. Mais ils n’y sont pas pour grand-chose, à vrai dire, je crois au contraire que c’est une constante de la vie sociale que de ne pas s’imaginer qu’il faille changer de sujet, que de ne même pas imaginer qu’on puisse seulement changer de sujet, et que la véritable émancipation n’est pas dans la lutte contre l’ennemi, mais le déplacement, qu’il ne s’agit pas d’être combattif, mais furtif, d’aller voir ailleurs au lieu de camper sur des positions qui, sous l’apparence d’une illusoire fluidité, sont aussi sclérosées que celles qu’elles dénoncent. Enfin, je crois. Ou alors peut-être que je suis simplement agacé par le fait que ceux qui devraient me faciliter la vie en permettant que mes livres se vendent sont précisément ceux qui me mettent des bâtons dans les roues en empêchant que mes livres se vendent. Ce monde est désespérant, mais il ne faut pas désespérer. Et je ne désespère pas, non. Pour l’instant, très littéralement, j’ai hâte de partir, hâte de changer d’air, hâte d’aller voir ailleurs si j’y suis. À la télévision, on montre les images terrifiantes des flammes qui ravagent le nord de Marseille. Et comme, d’un coup, je me sens proche de cette ville, plus proche même qu’il ne m’arrivait de m’en sentir quand j’y vivais encore. Mais, dans mon projet d’avenir, — non : chut. Garde le silence sur la question.