L’étrangeté du problème des autres ne tient pas à ce qu’ils existent, mais à ce qu’ils soient différents et que cette différence, il ne soit pas besoin d’aller la chercher ailleurs, dans un lointain exotisme, mais qu’on la découvre dans ceux-là même qu’on aurait le plus tendance à tenir pour ses semblables : ses concitoyens. Quand on voit vivre ces gens qui sont censés vivre comme nous, la distance qui nous sépare semble si grande qu’on en vient à douter de la réalité même de quelque chose comme une espèce unique à laquelle nous appartiendrions tous. Cette notion d’une espèce humaine, n’est-elle pas le fruit d’une généralisation abusive, utile, peut-être, d’un point de vue pratique, certes, aux fins de ce qu’on appelle la science, mais dans la chair des phénomènes tels qu’on les éprouve au quotidien, absolument grossière, excessive, et sans le moindre fondement ? Depuis les cannibales de Montaigne, l’idée que, au-delà des différences de coutumes, nous faisons tous partie de la même humanité s’est imposée avec une évidence toujours plus grande pour finir par aller purement et simplement de soi. Dès lors, quiconque bute là-dessus, peut-être pas comme sur un obstacle, mais une bizarrerie, semble suspect, coupable du pire des maux de la modernité, alors qu’il ne fait peut-être que se demander pourquoi les choses qui paraissent les plus simples ne le sont pas, tout à fait comme, jadis, l’évidence qu’il y avait d’un côté du monde — là-bas — des barbares et, de l’autre — ici — des gens civilisés, a cessé de l’être, évidente, pour se révéler une grossière méprise. Abandonnant toute forme d’exotisme, comment ne pas en venir, pourtant, à se demander non qui sont les barbares et qui sont les civilisés, ces catégories sont si chargées de polémique qu’elles n’ont plus le moindre sens, mais qui sont ces gens étranges, bizarres, qui me ressemblent et dont on ne cesse de me répéter que, malgré l’évidence de nos différences, ce sont mes semblables ? Mais, parmi ces différences, lesquelles sont pertinentes et lesquelles ne le sont pas ? Il y a peu encore, l’idée de partager un ancêtre commun avec des singes paraissait d’une absurdité telle qu’elle prêtait à rire. Aujourd’hui, c’est une vérité si triviale que seuls des fanatiques de la pire espèce (c’est-à-dire, donc : de la nôtre) peuvent bien s’imaginer être en position de la nier. Et, toutefois, elle n’épuise pas la totalité des phénomènes. Et, toutefois, elle ne répond pas à la question : qu’est-ce qu’un semblable avec qui, pour rien au monde, je ne voudrais me mettre à tabler pour dîner ? À quelques siècles d’écart, ne nous trouvons-nous pas dans la position des contemporains de Montaigne qui devaient se demander : Mais qui sont ces gens qui, si nous nous mettions à table avec eux, selon toute probabilité, finiraient par nous manger ? « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage », écrit Montaigne, d’où l’on ne tarde pas à déduire que, in fine, tous les usages se valent. Ce relativisme est exotique, qui nous fait voyager dans des contrées lointaines pour admirer, non sans un certain frisson bourgeois, des peuplades aux mœurs bariolées, mais il s’est étendu à tel point que partout nous semble désormais un pays étranger : la mondialisation, loin d’uniformiser les mœurs, a fait apparaître des milliards de nuances, des milliards de modes de vie à la faveur desquels les vélotouristes croisent sans scrupule les campingcaristes sur la route des vacances. Étranges gens au bronzage aléatoire et aux tenues déconcertantes ; quand ils descendent de leur véhicule, l’idée de partager avec eux une ascendance commune ne prête plus à rire, non, elle effraie.

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