Illumination sur le sentier des douaniers. Vide après onze kilomètres sur des chemins escarpés où il est parfois difficile de mettre un pied devant l’autre (le principe même de courir). Mon tshirt détrempé me colle à la peau. Je ne sais pas pourquoi — pour quelle raison fondamentale, disons-le ainsi — je fais ce que je fais, mais je crois que je suis heureux de faire ce que je fais. À main droite puis à main gauche, la mer semble d’un turquoise impassible. La mer me fascine : se faisant liquide, la géographie du pays qui l’entoure se coule en elle, et le doute plane toujours quant au lieu réel où l’on se trouve. Ce rivage, est-ce l’Asie, la Méditerranée, la Bretagne, quelque pays imaginé ? Un oiseau suspend son vol dans un souffle de vent. Pour prendre en photographie ce que je vois depuis l’endroit où je me trouve, je me suis arrêté de courir pendant quelques instants. Je regarde l’oiseau dans sa paradoxale immobilité, là-haut, dans le ciel : il ondule à peine, surplombe dans son plan d’univers et la terre et la mer. Ne suis-je pas à son image, moi aussi d’une paradoxale immobilité ? Je vais, je viens, je ne fais rien et pourtant j’agis. Vide, ai-je dit. Au bout de six kilomètres, je rebrousse chemin et me sens plus léger sur ces chemins de terre et de pierre. Plus tard, une fois enfin rentré à la maison, quand j’enlèverai mes chaussures, je découvrirai une couche de terre qui se sera sédimentée sur ma peau, les chevilles enveloppées dans un bracelet de poussière bronze. Je regarderai la ligne de démarcation que mes chaussettes auront dessinée à la jointure avec amusement et gratitude, aussi. Je suis en vie. N’est-ce pas une expérience d’une exceptionnelle profondeur ? Et si banale, toutefois. Banale, vraiment ? Non, ce n’est pas ainsi qu’il faut le dire : que des vies comme la mienne se soient répétées des milliards de fois depuis l’apparition de mon espèce, cela ne rend en rien banale l’expérience de la profondeur du sentiment que peut inspirer la vie. Car, cette expérience, qui la fait — pour de vrai ? Il faut un certain temps, un climat, une disposition, une tournure d’esprit, une présence, un lieu, une atmosphère, une ouverture, une chance, un abandon, une souplesse, un oubli, pour que l’expérience ait lieu et que nous y prenions part. Tout le reste, on se le demande parfois, autre qu’à cette fin, tout le reste en vaut-il vraiment la peine ?

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.