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La mer comme fascination. — Tout jeune enfant, je souffris d’otites. Chroniques et violentes. J’en garde le souvenir de cris, de larmes, et de sommeils artificiels où, depuis le ponton d’éther dont on m’enveloppait le visage et tout le corps bientôt, je plongeais comme en un abysse sombre et immense. Ma mère était là qui me tenait la main, me disait que j’étais courageux, et puis disparaissait, peu à peu. Durant mon sommeil sans rêve, paraît-il, on me posait des drains. Au réveil, j’émergeais dans un monde qu’il me semblait n’avoir jamais connu, irréel : c’était lui, le rêve que je n’avais pas fait endormi. L’été, quand nous venions passer les vacances dans ma famille à Toulon, sur les plages du Mourillon, où nous retrouvions oncles et cousins, il m’était formellement défendu de mettre la tête sous l’eau. Il me semble que je puis encore entendre ma mère me rappeler  l’interdit depuis le rivage : « Jérôme, ne mets pas la tête sous l’eau ! » Si je me souviens avoir joué jusqu’à mi-mollet avec gerbes et délectation, les bains sont longtemps restés pour moi quelque chose d’ignoré, d’inconcevable, d’inconnu, d’impossible. Est-ce de là que viennent cette fascination distante que j’éprouve pour la mer, la mer vue comme étendue lointaine, à portée de la main bien qu’inaccessible, et la scintillante contemplation qu’elle m’inspire encore ? Ou bien aussi de sensations plus anciennes, plus vieilles que moi, lesquelles anticipent ma naissance ? Vaste étendue miroitante qui surgit soudain au passage du col dans le maquis corse, traversée en bateau de rivage en rivage, de l’île au continent, du continent à un autre, du sud au nord, sur le chemin du retour, du départ, du rapatriement, de l’exode, de l’exil ; — autant de formes du sensible maritime qui sourdent, qui survivent. Dans l’aphorisme 45 du Gai savoir, simplement intitulé « Épicure », Nietzsche écrit ceci : « Oui, je suis fier de sentir le caractère d’Épicure autrement que n’importe qui peut-être, et dans tout ce qu’il m’est donné d’entendre ou de lire de lui, de jouir du bonheur vespéral de l’antiquité : — je vois ses yeux contempler une mer vaste et argentine, par-delà les falaises du rivage sur lesquelles repose le soleil, tandis que de grands et petits animaux s’ébattent dans sa lumière aussi sûrs et calmes que cette lumière et ce regard. Pareil bonheur, seul quelqu’un qui souffre sans cesse a pu l’inventer, le bonheur d’un œil au regard de qui la mer de l’existence s’est apaisée, et qui n’arrive à se repaître assez du spectacle de sa surface et de cet épiderme océanien bigarré, délicat et frissonnant : il n’y eut jamais auparavant pareille modestie de la volupté. » La Méditerranée qui emporte, qui sépare, qui détruit, qui engloutit, dans ses miroitements, ses éclats, offre sa surface en refuge. Elle est cette infinité de reflets sans miroir où notre image peut être submergée de paix, de placidité, de perfection. Qui, depuis sa distance toujours infranchie, sauve.