Hallucinations (2). — Réveillé ce matin par la voix de mon frère au téléphone — mon frère, à qui je n’avais plus parlé depuis au moins cinq ans —, je me suis dit que ces histoires d’hallucinations commençaient sérieusement à bien faire. Si elles ne s’arrêtent pas tout de suite, quelle sera la prochaine étape : « Allô, oui, c’est Zeus à l’appareil » ? Ce n’est pas sérieux, voyons. Mais il s’est avéré que c’était bien réel. Enfin, je crois. J’ai mal dormi, cette nuit. J’avais chaud. Effet sans doute de ces quatre heures passées à marcher sous le soleil des rivages. La faute aussi, sans doute, à cette bestiole que j’ai vue, juste avant de me mettre au lit : elle était là qui se promenait sur le plafond, sans se soucier de moi, en route vers dieu sait où, la tête en bas, de mon point de vue, mais du sien, qui sait ? c’était peut-être moi qui avais la tête en l’air, pas grand-chose de kafkaïen, toutefois, non, mais la conjugaison d’une persistante sensation de chaleur, de la fatigue, de l’inquiétude causée par l’état de mon père et de la présence troublante de cette bestiole au plafond, était loin d’installer un climat propice à l’endormissement. Je me suis tourné, retourné, tourné encore, j’ai descendu et puis monté les escaliers, bu et cherché ma place dans le lit jusque vers deux heures et demi. Au matin, réveillé comme je l’ai dit par la voix presque inouïe de mon frère, bizarrement, j’ai été heureux, parce que je me suis senti un peu moins seul au monde, c’est possible, mais si ce n’était pas une hallucination, peut-être était-ce une illusion, peut-être que si tout n’est pas irréel au sens de non halluciné, peut-être que tout est erroné, peut-être que l’on se trompe sur tout, ou du moins, moi : peut-être que je me trompe sur tout. Comment savoir ? À part vivre, on ne le peut pas. À moins de courir le risque de se tromper sur tout, on ne peut pas savoir si l’on ne se trompe pas sur tout. Ouroboros (qui se mord la queue — qui se mord la queue est à la queue de la mort), peut-être pas, non. Plutôt qu’aux figures du cercle qui se referme sur lui-même, du serpent qui se mord la queue, de l’éternel retour du même, je suis sensible aux figures de la spirale, du labyrinthe, lesquelles, tout en mettant au jour un chemin compliqué, qu’à parcourir on court le risque de se perdre, dessinent le tracé d’un progrès, le coquillage qui s’enroule sur lui-même se déroulant au dehors, l’involution étant toujours solidaire de l’évolution, l’une et l’autre n’étant jamais que les deux sens du mouvement. Dans l’espoir de parvenir à comprendre quelque chose à la vie, on ne peut pas faire autrement que courir le risque de ne rien comprendre à la vie. Et courir, qui plus est, je crois, c’est le mot qui convient : question de vitesse, pas d’excès, mais de discipline. Courir, aller, avancer. Il n’y a qu’une méthode, ai-je écrit l’autre jour dans un cahier, il n’y a qu’une méthode : avancer, avancer, avancer.

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