Question d’équilibres, l’existence. Combien il faut dépenser pour penser. Combien il faut refuser pour accepter. Combien il faut se défaire pour faire. On ne peut pas ingurgiter n’importe quoi. Le mot de régime est d’une polysémie des plus intéressantes : la règle et la consommation ne sont pas deux institutions distinctes, ni même deux faces d’un même phénomène, mais la même expression de la vie. Tout ce qui pénètre dans l’organisme doit être filtré, il est impossible de tout laisser passer, de tout ingérer, et il est nécessaire de régir l’alimentation de l’organisme en tant qu’ensemble complexe, mais non distinct. C’est-à-dire, pour dire les choses de façon triviale, notamment : on ne peut pas faire comme s’il fallait faire attention à ce que l’on mange et écouter, lire, regarder n’importe quoi, comme si l’écologie du moi n’existait tout simplement pas, comme si nous étions un corps qui fonctionne de manière autonome et un esprit qui peut faire n’importe quoi, le second ayant une influence relative sur le premier et réciproquement, comme si l’on pouvait découper l’individu en tranches. Le dualisme corps / esprit est probablement l’erreur la plus fondamentale de l’espèce humaine, laquelle explique en grande partie l’état des civilisations qui existent actuellement sur terre et dont aucune ne semble être ni en paix avec le monde ni en paix avec elle-même ni en paix avec les autres ; — et comment le pourraient-elles ? Il en va de même en ce qui concerne les civilisations et en ce qui concerne les individus : comment quiconque organisant l’écologie de soi à partir d’une telle méconception pourrait bien parvenir à être en paix avec soi-même, avec le monde, avec les autres ? On pourrait faire une histoire de l’Occident du point de vue de la métaphysique : comment, à partir d’une déformation sémantique (τὰ μετὰ τὰ φυσικά, les livres qui viennent après la physique, devenant la métaphysique en tant que telle), la métaphysique s’est constituée en discipline à part entière devenant le fondement de la théologie avant de se présenter comme science et, finalement, de tomber en désuétude comme discours vide de sens, élucubrations pré-scientifiques artificiellement sophistiquées. À partir du moment où la métaphysique se constitue en tant que telle, c’est-à-dire à partir du moment où, à la suite d’Aristote, elle se sépare du discours sur la nature (ce qui était auparavant le discours essentiel de la philosophie, Περὶ Φύσεως étant le titre des ouvrages d’Anaximandre, Empédocle, Héraclite, Parménide, Épicure, etc.) pour constituer un champ d’enquête autonome, elle se coupe de la vie et, en tant que discipline constituée, spécialisée, théorie d’un objet, prend acte de la séparation de l’âme et du corps : à l’âme, la métaphysique, au corps, la physique. Plus grande erreur de l’Occident et, peut-être, l’Occident n’est-il rien d’autre que cette erreur en tant que construction théorique et développement civilisationnel. À supposer que nous ayons ce temps, comme il aura fallu un millénaire à la métaphysique pour devenir autonome, peut-être faudra-t-il encore un millénaire pour défaire la métaphysique, pour qu’elle redevienne naturelle et non cette contre-nature qui a déformé notre conception et notre perception de l’univers au point que nous n’y voyons plus rien, n’y comprenons plus rien. À supposer que nous ayons ce temps, peut-être faudra-t-il mille ans pour que nous retrouvions le sens. Aurons-nous cette patience ?

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