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Il faut encore que j’écrive, dis-je à Daphné, qui me demande alors si je suis obligé, ce à quoi je réponds que non, que c’est une discipline. Et je ne sais pas si cela a grand sens, je ne sais pas si, malgré mes efforts répétés pour expliquer ce que je fais, essayer de convaincre qui veut bien me lire ou m’écouter que non, ce que je fais, ce n’est pas n’importe quoi, pas une contrainte externe, non plus, une sorte de transfiguration du quotidien (le sens du mot « discipline » tel que je l’entends), ce que je fais a grand sens, si ce n’est pas n’importe quoi, rien qu’une contrainte externe de plus, un pas en avant dans le néant que sont, effectivement, nos existences. Que je ne sache pas, petit un, ne signifie pas qu’il n’y a pas une différence, une différence qui serait de moi inconnue et qui, même, pourrait être de tous inconnue, que je ne sache pas, petit deux, cela ne m’interdit en aucun cas de faire quoi que ce soit, de faire ce qu’il me semble bon de faire, d’autant que, pour une fois « bon » n’est pas synonyme de « ce que je veux faire », le bien n’équivalant pas à la volonté (ni ma volonté ni celle de n’importe qui), combien de fois, en effet, n’ai-je pas eu envie d’écrire, combien de fois, en effet, ai-je eu envie de ne pas écrire, combien de fois tout m’a-t-il dissuadé d’écrire, les gens, la vie, quoi, et ai-je écrit pourtant, oui, combien de fois ? Discipline n’est pas un nombre, mais c’est la réponse à la question : Que me semble-t-il bon de faire ? Discipline n’est pas ordre, comme on peut être enclin à se l’imaginer dans une perspective fascisante, en fait, telle que je la conçois, la discipline se place à un tout autre niveau, une sorte de dimension, paradoxale, qui n’est ni individuelle ni extra-individuelle (ni infra ni supra), qui n’est nulle part et partout à la fois, on a l’impression que cela ne veut rien dire, mais c’est très clair, toutefois : c’est ce que je fais. D’une certaine façon, « c’est ce que je fais — avec amour, avec passion » me semble la réponse à toutes les questions, toutes les interrogations, toutes les défiances, tous les doutes. Le monde social (ce que l’on appelait jadis la Presse, par exemple) est plein de gens qui ne m’intéressent pas et à qui, pourtant, le monde social (disons : les autres) ne cesse de m’enjoindre de m’intéresser : si je n’intéresse pas à ces gens (la Presse, les autres), ce n’est pas pour faire mon intéressant, c’est que je ne suis pas parmi eux, que je ne me sens pas parmi eux, on me dit qu’ils parlent la même langue que moi, mais moi, qui parle la langue que je parle, je n’en crois rien. Je suis peut-être exclu du monde social (ce n’est pas une tare, après tout), mais tant que cela ne m’empêche pas de faire ce que je fais, je n’en conçois nul ressentiment, et il faut que je n’en conçoive nul ressentiment, il faut que je continue de faire ce que je fais, il faut que continue d’être qui je ne suis pas, qui je deviens, le sans honte, et libre, qu’il nous est possible de devenir, — tout le monde.