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Atmosphère lourde, étouffante, aujourd’hui, dans les rues de Marseille. J’ai l’impression de me liquéfier. Je trouve un peu de fraîcheur dans les pièces du magnifique hôtel particulier qui accueille le Musée Cantini, rue Grignan. Depuis des années, chaque fois que je passe devant la boutique qui fait l’angle avec la rue Lulli, je m’arrête pour admirer les cafetières Alessi qui sont exposées en vitrine. Design de l’amertume, ai-je envie d’écrire, et c’est notamment ce que je confierai à mon carnet, un peu plus tard, après avoir avalé la première gorgée de mon café, délicieusement amer, à la Presse, rue Decazes.  Entretemps, donc, devant les œuvres de Giacometti, sentiments divers, qui touchent à la matière et à l’espace, la lumière et les ombres portées. Les œuvres de la période surréaliste ne semblent pas s’adresser à moi, je ne les comprends pas, alors que les recherches postérieures sur l’échelle (une statue plus petite qu’un soldat de plomb et une autre, grande comme trois femmes) arrêtent mon regard, lentement. Là, la monumentalité devient étrange, à la fois nécessaire pour porter l’érection et hors de propos, la sculpture n’étant dédiée à nulle gloire. Les statues de femmes attirent tout autant l’attention sur elles-mêmes (en tant qu’œuvres, pour ainsi dire) que sur l’espace et la lumière qui le traverse. Le vide se manifeste et le sculpteur manifeste le vide, l’air entre les choses, par le dispositif de la cage, qui semble la version en trois dimensions du cadre du tableau à travers lequel on regarde l’histoire. Ici, diverses histoires se croisent, l’Égypte ancienne, les civilisations des Cyclades, la Grèce antique, les masques et les idoles du continent africain. Manque toutefois une dimension importante (une cinquième dimension, pourrait-on dire) : la couleur, dont on sait que les idoles cycladiques (comme toute la statuaire grecque) étaient peintes. Où est passée la couleur ? En s’estompant, elle est tombée dans l’oubli. La couleur, en quelque sorte, voilà l’oubli, ce qui passe. Au moment où la rue Sainte s’ouvre sur l’abbaye de Saint-Victor, éclate le bleu le plus saisissant. La tour ronde du fort Saint-Jean émerge comme stèle phallique de calcaire rose qui se dresse depuis le rivage. Éblouissement.