Se désennuyer ne désennuie pas. — Je change tellement d’idées que je me donne à moi-même le tournis, voire me fatigue moi-même. Mais je sais que c’est une tentative pour échapper à l’ennui. À cette considérable nuance près que se désennuyer ne désennuie pas. Comment faire, dès lors, pour échapper à l’ennui ? Eh bien, peut-être que l’on ne le peut pas. Baudelaire, le grand ennuyé, n’en est-il pas mort ? On aura beau essayer tous les moyens, ce n’est pas tant que tous les moyens ne sont pas bons, c’est qu’aucun moyen ne le sera jamais. Les grands moyens sont sans emploi : on ne se désennuie pas. L’ennui, ce n’est pas comme un plein que l’on vide quand il y en a trop, pas plus que ce n’est un vide qu’il suffirait de remplir. Qu’est-ce que c’est alors ? Eh bien, je crois que ce n’est pas. Que ce n’est ni ne n’est pas, plus précisément. Que ce n’est ni de l’être ni du non-être. L’ennui échappe à toute détermination ontologique : il est le sentiment qu’éprouve qui échappe à toute détermination ontologique, à toute catégorie ontologique, qui ne se trouve pas nécessairement au-delà de l’ontologie, mais ailleurs, qui a trouvé une autre voie pour laquelle, dans le monde tel qu’il est — le monde de l’être et du non-être —, il n’y a tout simplement pas d’emploi. Se désennuyer — trouver des choses à faire ou à ne plus faire pour échapper à l’ennui —, c’est essayer de réagir avec de l’être et du non-être à ce qui, précisément, a déjà échappé à l’être et au non-être. L’ennui est vécu comme mortel parce que, échappant aux catégories normales de l’être et du non-être, il les abolit et, dès lors, semble ne laisser qu’un vide immense que la vie n’épuisera jamais. Mais qui observe l’ennui avec attention verra que, dans cette abolition des catégories de l’ontologie, le vide et le plein, eux aussi, sont abolis, et que s’ouvre un autre rapport au temps, aux objets, aux sentiments, à l’histoire, à l’existence. Comme il n’y a pas de choses au sens de l’ontologie, l’existence n’est pas quelque chose à remplir, n’est pas une durée à occuper : l’ennui ouvre l’existence à un autre espace-temps, à la fois plus lent, plus flottant, et plus vif, plus soudain, à la fois plus distendu et plus tendu : dans l’apparente indolence du fare niente, se révèle une abondance d’activité, tant il est vrai que, pour qui s’ennuie, il n’y a jamais de repos, mais rien n’est jamais en mouvement. Loin de l’être et du non-être, qui s’ennuie découvre une vie tout autre dont l’univers des catégories normales ne sait pas quoi faire. Et comment le saurait-il, lui qui pense tout autrement, qui pense l’ordinaire sous l’espèce de journées occupées et au cours desquelles on s’affaire. Avec la σχολή, la philosophie ancienne s’est approchée de cet état-non-état bizarre, incompréhensible, insaisissable, hors catégorie qu’est l’ennui, mais — et c’est son paradoxe à elle — elle s’est efforcée de remplir ce temps vide, c’est-à-dire qu’elle a voulu le croire vide, qu’elle l’a fait vide, pour l’occuper, en faire quelque chose, d’où les catégories (être / non-être) que nous avons héritées. (Hypothèse, en passant : si les femmes n’avaient pas été invisibles dans l’Athènes de Socrate, l’histoire de l’Occident eût été radicalement différente.) Il faut, pour saisir le propre de l’ennui, une écriture qui coule comme un temps qui semble s’étirer indéfiniment tout en se concentrant à l’extrême. Les compositions musicales de Morton Feldman ont cette qualité, étirée et dense (que l’on pense, par exemple, à Coptic Light et sa pédale sibélienne). Elles ouvrent la vie à une autre dimension, une dimension inouïe à l’écoute de laquelle se trouve toujours qui s’ennuie.

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