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Pluie, qui tombe bien : j’en ai envie. Et du vent. Fort. Orages. Comme j’ai envie d’automnes et de longs hivers, d’intérieurs bourgeois où me réfugier pour lire et écrire, longtemps, dans le calme feutré d’un retrait altier. Dehors, là-contre, pendant des dizaines de minutes, un homme vêtu de bleu sombre et de jaune fluorescent s’époumone dans un sifflet. Quand arrive enfin ce qu’il préparait ainsi : l’interminable théorie des véhicules des forces de l’ordre qui convoient un chef d’État venu à Paris rencontrer le génie d’ici. Le sommet de la pyramide, dira-t-on, en montrant la saynète du doigt. Mais, en y regardant de plus près, on le voit : la pyramide est de carton-pâte, et l’opinion publique, la catin de la République, hait avec une rare hargne ces déités éphémères qu’elle porta pourtant au pouvoir, naguère. Là-devant, imperturbable comme une sphinge de béton, la jeunesse française écluse avec méthode sa bière aux horaires règlementaires. Le grand soir est pour demain, affirme-t-on. Et il aura les parfums de l’urine et les couleurs de la routine. « Le jour où j’aurai ma philosophie — écrit Gershom Scholem dans son Walter Benjamin. Histoire d’une amitié (page 61), rapportant les propos que Benjamin lui confia en 1916 — ce sera en quelque sorte une philosophie du judaïsme. » Le vide sur lequel reposent nos prétendues institutions démocratiques n’a pas les charmes du mythe : il s’élabore dans la déflation des valeurs, le désinvestissement de l’humanité, la mollesse qui singe l’éthique, toutes choses qui pourraient ressembler à de la barbarie tant elles semblent s’en éloigner, mais qui ne sont que des symptômes d’une forme généralisée d’épuisement. Nous sommes devenus si vieux que ce qu’il survit de jeunesse paraît dépourvu de toute vitalité. Le propos de Benjamin que rapporte Scholem m’a marqué au point qu’il m’a semblé nécessaire de le noter, mais je ne comprends pas encore très bien pourquoi. Je sais qu’il y a quelque chose là d’important — d’important, oserais-je dire, non pour Benjamin, mais pour moi, qui ne suis pourtant ni juif ni particulièrement attiré par une quelconque religion constituée —, mais je ne parviens pas à m’expliquer quoi ni pourquoi. Peut-être cela tient-il au sens ultime que l’on peut vouloir donner à son œuvre (au sens simple de ce que l’on fait), peut-être ce propos me conduit-il à m’interroger : « Et moi, ma philosophie quelle est-elle, de quoi est-elle la philosophie ? » au sens où, bien entendu, cette « philosophie du judaïsme », Benjamin ne l’entend pas comme nous l’entendons désormais lorsque nous disons : « philosophie du travail », « philosophie de la mer » ou philosophie de n’importe quoi, mais au sens où — c’est l’hypothèse sauvage que je risque, et tant pis si je me trompe —, in fine, chez Benjamin, la philosophie devient l’expression du judaïsme ; et c’est probablement ce que signifie l’importance que la rédemption et le messianisme prendront dans sa pensée de l’histoire. Et moi, alors, quelle est-elle, ma philosophie, de quoi est-elle la philosophie ? De rien (en ceci qu’elle ne veut rien exprimer qui la précède).