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L’homme au sifflet est de retour. Et bientôt, j’anticipe à peine, j’imagine que l’on verra passer le convoi de la veille, mais dans le sens inverse. L’éternel retour du même, qui sait si ce n’est pas cela ? Un incessant va-et-vient dépourvu de toute signification. Pas grand-chose d’intéressant, c’est-à-dire. Je me sens étranger à ce monde. Bien que je ne sache si c’est parce que je suis un imbécile qui n’a pas saisi les véritables enjeux de son époque ou si c’est parce que tout ce que ce monde mérite, c’est mon indifférence. Et par « ce monde », j’entends la façon dont on me le présente, me le vend, me le met en forme pour son insipide consommation. Dans le journal deux bourgeois dont les noms n’importent pas — ce sont tous les mêmes, ce sont toujours les mêmes — discutent des façons de réduire les inégalités sociales. Toujours la même rengaine : parce qu’on ne comprend pas, ne veut pas comprendre que le capitalisme rend les gens heureux, que ce bonheur est illusoire, cela ne fait guère de doute, mais qu’il est aussi indiscernable d’un supposé bonheur réel parce que, in fine, tout ce que notre corps réclame, c’est que ses besoins soient satisfaits, et que s’interroger sur le caractère illusoire du bonheur est une préoccupation de bourgeois dont les besoins sont déjà satisfaits, tout comme l’est la question de la réduction des inégalités sociales, les pauvres ne voulant pas que les inégalités sociales soient réduites, mais devenir riches. D’où ce sentiment que l’on a — enfin « que l’on a », que moi, j’ai — que ces gens pourraient parler pendant des siècles, cela ne changerait strictement rien (raison pour laquelle leurs noms n’importent pas) et que, d’ailleurs, cela fait des siècles qu’ils parlent, eux ou leurs semblables, et que cela ne change rien, ou marginalement, dans des recoins du monde qui, dès lors, dépérissent, comme si le dépérissement de l’État prophétisé par Engels n’était en fait que le dépérissement des États particuliers qui ont succombé à l’illusion d’un possible dépassement de l’inégalité, et non le dépérissement de l’État en soi, l’État en soi n’ayant probablement jamais été aussi fort qu’aujourd’hui (la personnalisation monarchique de l’État sous l’Ancien Régime n’était-elle pas préférable à la forme administrative qu’il a prise) comme en attestent tous ces États qui ne considèrent pas cette question, qui la méprisent, qui l’humilient, etc., et prospèrent, toujours et encore, des recoins du monde comme cette pauvre Europe occidentale, laquelle semble chaque jour un peu plus triste, un peu plus perdue, un peu plus sinistre. Mais il y a longtemps que l’esprit de système et le manque d’imagination l’ont emporté (en Occident) et l’on se lamenterait en vain de cet état de choses : ce n’est pas le produit d’une décision consciente, ce n’est pas l’effet d’une quelconque volonté, c’est bien plus certainement le développement de l’histoire, qui procède par cycles longs, au bout de l’un desquels nous sommes. Ne vois rien de théorique au sens classique du terme dans ce que j’avance ici, ce n’est qu’un sentiment. Mais n’a-t-on pas trop tendance à les ignorer, à les dénigrer ou bien à ne les considérer qu’en tant qu’il se manifestent comme débordements, excès, hurlements, torrents de larme, alors qu’ils sont l’expression de ce que nous inspire le monde en tant que nous en faisons partie ? J’ai envie de changer de style vestimentaire (et ne crois pas que ceci n’ait rien à voir avec cela, c’est tout proche au contraire). Un peu comme, pour déterminer où il faut que je vive, j’envisage de quantifier pendant combien de temps je tourne mon esprit avec envie vers un lieu où je ne suis pas, quantifications qui doivent me permettre à terme de décider la question de façon objective-subjective (le lieu auquel j’aurai le plus pensé avec envie sera le lieu où il sera bon pour moi de vivre).