Quand Benjamin cite « Perte d’auréole » dans ses Notes sur les Tableaux parisiens de Baudelaire, comment ne pas entendre la prémonition de la perte d’aura ? « Je n’ai pas eu le courage de la ramasser », fait dire Baudelaire à son Christ de passage, paresse dont ce dernier tire une joie maligne, jouissant sans rien feindre ni dissimuler de sa déchéance manifeste : « D’ailleurs la dignité m’ennuie. » Quelque chose est tombé que personne ne se donne la peine de ramasser, jugeant cette chute plus agréable qu’aucune sainteté. La fin du petit poème en prose ne laisse pas de doute à ce sujet tant sont grinçants les sarcasmes de son grossier narrateur dont le rictus laisse paraître des dents gâtées : « Ensuite je pense avec joie que quelque mauvais poète la ramassera et s’en coiffera impudemment. Faire un heureux, quelle jouissance ! et surtout un heureux qui me fera rire ! Pensez à X, ou à Z ! Hein ! comme ce sera drôle ! » Comme c’est drôle, en effet, quand tout a été humilié, souillé, ne nous esclaffons-nous pas dans cette plaisanterie universelle ? Baudelaire, dit Benjamin, est le premier à faire entendre le vacarme de la ville moderne que les travaux d’Haussmann révèlent, insistant sur le fait que cette nouveauté, nous, qui sommes habitués aux klaxons, nous ne pouvons pas l’entendre, pas plus, sans doute, que les contemporains de Baudelaire, pour qui cette sensibilité — en avance sur son temps — était incompréhensible : leur sensibilité était plus ancienne que celle de la ville dans laquelle ils vivaient et Baudelaire ne pouvait écrire que pour les générations futures à propos d’une ville qui était déjà la ville du futur. Ainsi, comme le souligne Rolf Tiedemann dans sa présentation du Passagen-Werk, il faut lire ensemble les textes sur l’œuvre d’art à l’époque de reproductibilité technique, Baudelaire et Paris et, ajoute-t-il, les thèses sur l’histoire. Et le lien entre les époques que Benjamin décelait dans ses interminables esquisses, nous, qui venons après tout cela, comment pourrions-nous nier qu’il se perçoit avec une sensibilité accrue, exacerbée ? À présent que tout le monde, pour reprendre cette formule d’une polysémie fascinante que Benjamin emploie dans le Passagen-Werk, à présent que tout le monde s’est rendu au marché, l’acuité vénéneuse de Baudelaire apparaît de manière encore plus violente. Ainsi que l’impossibilité manifeste d’opposer quoi que ce soit à ce processus historique. Comme si, avant même qu’elles parviennent à la conscience de soi, la prescience poétique avait anticipé l’échec des utopies politiques. Car nous, qui vivons dans les énièmes échos du sarcasme primitif — le façonnement de la modernité —, nous pouvons embrasser d’un seul regard rétrospectif l’ampleur de la tragédie : ce qui s’écrit là, ce n’est pas un simple moment, c’est la forme générale de notre histoire laquelle, anticipant de bien des millénaires l’intuition de Baudelaire, trouve son origine dans la sédentarisation qui, elle-même, était inscrite dans la standardisation en tant qu’acte de naissance de l’humanité. Et qu’il ait fallu dix mille ans pour consigner pareil effroi ne signifie en aucun cas qu’il ne fût pas dès le commencement au cœur même de l’expérience humaine.

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