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« Je vais bien. » La conclusion m’est tombée dessus sans prévenir comme un coup sur la tête ou quelque chose du genre. C’était avant que je perde encore mon sang-froid en faisant les devoirs avec Daphné, qui me le rendra sans doute quand elle sera plus grande, et qui pourra le lui reprocher ? En attendant, c’était plutôt à mon père à moi que je pensais. Et, considérant tout ce qui n’allait pas dans ma vie, en ce moment, le sommeil, et caetera, je me suis dit que, après tout, ce n’était pas si terrible que cela, je me réveille, je me lève, je me rendors, si je fais le compte, ce sont plus de huit heures que j’ai passées à dormir, cette nuit, je suis loin de l’insomnie, et quant à l’espèce de désespoir dans lequel me plonge la condition nouvelle de mon père, n’est-ce pas aller bien que de concevoir ce désespoir, n’est-ce pas aller bien que d’en souffrir ? J’irai mal, ai-je continué mon raisonnement, si j’allais bien malgré cela. Mais, en l’occurrence, c’est d’avoir du chagrin qui est sain et qui n’en aurait pas serait vraiment malade, ne crois-tu pas ? Moi, je crois. Parvenir à cette conclusion, bien que banale, il me semble, m’a fait du bien, parce que j’y suis parvenu, ce n’est pas quelque chose que telle ou telle marchande de bons sentiments m’aura vendu discrètement, c’est quelque chose que j’ai pensé moi, à quoi je suis arrivé moi, malgré tout le mal que je pensais de moi, ces derniers temps, malgré tous les défauts que je me trouve ces derniers temps, malgré tout ce qu’il me semble ne pas aller dans ma vie, ces derniers temps. Comme si je me disais : ces derniers temps sont les derniers temps, — les derniers des temps. Est-ce une sorte de pensée positive, une combine magique pour me duper moi-même ? Je ne sais pas, c’est possible, bien sûr, c’est possible que j’aille très mal et que, préférant me mentir à moi-même, je trouve le moyen de me faire accroire le contraire, mais je ne le crois pas. Je pense que c’est vrai : je vais bien. Aller mal, c’est aller bien, plus souvent qu’on ne le croit. Et ce n’est pas une façon de dire : « J’ai le droit d’aller mal » ou « C’est normal d’aller mal », ce n’est pas une question de société, ou je ne sais quoi, je ne demande d’autorisation à personne, de légitimation à personne, de justification à personne, je n’ai pas besoin que quelqu’un reconnaissance mon existence — j’existe —, et il n’est pas impossible que cela ne soit pas sans signification politique, incidemment, pour ainsi dire, ni que le mal, c’est le bien ou inversement (je me souviens d’un raisonnement de ce genre qu’avait tenu Jean Baudrillard, au lendemain du 11 septembre 2001, et il était très content de lui, c’était affligeant, je n’avais pas supporté de l’entendre pontifier son indigente dialectique), mais alors quoi ? Eh bien, rien d’autre que cela, je le répète : je vais bien, par quoi je ne cherche pas à me convaincre de quoi que soit, mais vois purement et simplement les choses comme elles sont, et moi comme je suis. Je suis impuissant face à l’état de santé de mon père, ce qui me désespère, mais comment pourrait-il en être autrement, par quel miracle d’imbécilité pourrais-je passer outre ce fait ? Je ne le peux pas. Le reconnaître, ce n’est pas changer quoi que ce soit, mais c’est faire quelque chose, toutefois : me reconnaître moi, comme je suis, individu sain. Ce qui n’est pas si mal que cela, n’est-ce pas ? Est-ce pour célébrer cette santé que j’ai écrit un poème, ensuite ? Un poème ? Oui et non. C’est un poème, mais c’est aussi un morceau de ce poème dont je t’ai parlé au tout début de l’année (c’était le 14, puis le 16 et enfin le 27 janvier), mais sans doute as-tu déjà oublié, et moi-même je crois que je l’avais oublié, mais tout à l’heure, comme en une vision, je me suis souvenu de cette photographie du grand homme, et j’ai composé ce poème qui compose le poème. La photographie, elle aussi, en un sens important, appartient au poème, mais pour l’instant, on ne la voit pas. Finira-t-on par la voir ? Je ne sais pas. Je ne sais pas si je la montrerai. Pour tâcher de comprendre cette interrogation, je me dis : Qui saura la voir, la verra. Mais alors, c’est une sorte de poème pour initiés ? Peut-être : comment écrire autrement désormais ? Ou de poème initiatique, — aussi.