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Sentiment : qui devrait se cacher se montre, et réciproquement. Mais sur quoi est-ce que je fonde ce sentiment ? Un sentiment doit-il se fonder sur quelque chose ? C’est quelque chose qui se dégage, une émanation, ce qui ne signifie pas « faux » ni « illusoire », mais qui se tient à la frontière de la raison et d’autre chose, qui capte peut-être des ondes qui autrement ne se peuvent même pas percevoir. Quand je vois passer sous mes fenêtres ces cortèges officiels (motards en uniforme et non, véhicule à gyrophares, etc.) toutes sirènes hurlantes, malgré le bruit assommant que les formes de (non-)vie de ce genre — négligeables, sinon nuisibles — s’entêtent à faire pour se prouver à elles-mêmes la nécessité de leur existence — nécessité que, nécessairement, leur existence ne possède pas —, je ne puis m’empêcher de penser au ridicule de la situation, à la singerie du pouvoir, lequel n’est qu’un fantasme mortifère : partout, on nous dit que cela va mal et de plus en plus mal et moi, quand je vois ces gens importants, je ne puis m’empêcher de penser que ce ne sont que des bouffons qui ne savent même pas le métier. Même impression avec le chanteur : chaque fois qu’il apparaît à l’écran (sans que je comprenne jamais comment, mais ainsi fonctionne le monde social : on est forcé), il me semble que c’est une parodie et puis, je me souviens, qu’il existe vraiment, qu’il est réel, que c’est lui, que des gens l’admirent, qu’il a du succès, que c’est une voix qui compte. Alors, oui, comme toujours, l’objection rôde : « Et si c’était toi qui te trompais, Jérôme », et gna gna gna gna gna, si la majorité a raison, c’est que tu as forcément tort, quelle humiliation, mon Dieu, quelle humiliation. Cet après-midi, j’ai traduit la vida de Guilhem de Peitieu, alias Guillaume VII de Poitiers, alias Guillaume IX d’Aquitaine, et c’était comme une grande respiration dans la bêtise du monde. Et ma fascination pour cette langue, l’ancien provençal. Je voudrais faire quelque chose avec cela, mais — contrairement à mon habitude —, il me faut avancer avec lenteur, circonspection (emploie-t-on encore ce genre de vocabulaire ?) pour ne pas prendre le risque de faire et dire n’importe quoi.