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Les mains vides. — Possible variation sur le repos dans la chambre de Pascal. Il faut toujours être occupé à quelque chose. Remuer les doigts, s’agiter, être accaparé, ne pas avoir le temps de penser. (Dépenser, — le contraire de penser.) Qui sait si ce n’est pas avant tout dans ce but — ne plus penser — que l’être humain a inventé le premier outil ? Et non pas pour transformer le monde, mais simplement pour ne pas regarder le monde tel qu’il est, ne pas voir les choses, ne pas voir la réalité, ne rien voir du tout. Après avoir transformé le monde, on voudrait revenir en arrière, lui donner la forme qu’on suppose qu’il devait avoir, à l’origine, c’est-à-dire : quand il n’y avait pas d’êtres humains sur terre. Mais comment savoir comment c’était ? La terre était-elle vraiment un plus bel endroit quand il n’y avait que des bactéries, quand des dinosaures la peuplaient ? Et, si nous devions disparaître demain, qui nous dit que des formes de vie meilleures que nous prendraient effectivement le relais ? Et meilleures au regard de quels critères ? Sur quels critères nous fondons-nous pour affirmer que, sans nous, le monde serait meilleur ? Sur quels critères sinon nos propres critères ? Des critères humains nous disent qu’un monde sans humains serait un monde meilleur. Cela ne nous mène nulle part, on le voit bien. Nous ne supportons pas d’avoir les mains vides, il faut toujours nous occuper à quelque chose, il faut toujours que nous ayons quelque chose entre les mains, que nous le manipulions, que nous l’utilisions en vue de faire quelque chose. Mais, ce n’est pas vrai : nous ne faisons rien. On vit plus longtemps, mais à quoi bon ? L’illusion du progrès nous fait accroire à sa nécessité. Outil. Le but ultime est ailleurs : ne pas penser, ne penser à rien, s’oublier, se déprendre de la conscience de soi, se déprendre de la conscience du monde, ne plus exister, ou du moins ne plus se sentir exister, ne plus être, ou du moins ne plus se sentir être, ne plus rien sentir du tout. Atteindre à une forme de vie qui abolisse la frontière entre la vie et la mort, peut-être. Peut-être pas. Les mains pleines pour ne pas ouvrir les yeux, les sens. Et, souvent, c’est vrai, on se le demande, qui le voudrait, s’ouvrir au monde, le pourrait-il seulement ? C’est l’histoire du vacarme. Et ne crois pas qu’il ne serve à rien, qu’il soit une sorte d’anomalie, un effet indésirable du progrès, tant s’en faut : il faut occuper le terrain, t’occuper les mains. Car, plus il y a de bruit, et moins tu as envie d’écouter, et moins tu as envie de penser. C’est toujours la même chose, pourtant, le monde social. Tout recommence. Tout revient au même. De progrès, outre l’illusion de l’avancée technique, il n’y en a guère. On vit plus longtemps, mais est-on moins terrifié par la perspective de la mort ? Le même. Qui, le reconnaissant, ne s’en trouve plongé dans le plus profond ennui ? Sais-tu qui ? La majorité ; la majorité qui existe, occupe le terrain, s’occupe les mains, t’occupe. C’est terrifiant de la voir à l’œuvre. Vraiment, il y a de quoi avoir peur. Milliards de phénomènes. Mais, ce sont peut-être des idées d’Occidental que j’ai là. Tardif, cela me rassure. Et puis, la Méditerranée, fort heureusement, ce n’est pas l’Occident. Paris, oui. Mais, si je m’y trouve, c’est un peu par hasard. Je ne dirai pas : contre ma volonté, mais pas totalement selon ma volonté non plus. Et puis, mes pensées ne sont pas tournées vers ici (j’entends : vers Paris), mais ailleurs, et plus loin, cet horizon méridional, qui est de tous les temps. « Jaufres Rudels de Blaia si fo mout gentils hom, dit le début de la vida de Jaufré Rudel, princes de Blaia. Et enamoret se de la comtessa de Tripol, ses vezer, per lo ben qu’el n’auzi dire als pelerins que venguen d’Antiocha. » Tout un poème, ne trouves-tu pas ?