171025

Tornare a casa. — « L’île de Calypso se situe dans un espace géographique qu’il paraît bien vain de vouloir faire coïncider avec la géographie méditerranéenne », note Philippe Jaccottet à propos des vers 55 et suivants du chant V de l’Odyssée. Et sa position s’oppose diamétralement à celle de Victor Bérard, autre traducteur célèbre de l’Odyssée, qui a consacré plusieurs volumes à la géographique homérique des aventures d’Ulysse (Les Phéniciens et l’Odyssée et Les navigations d’Ulysse). À propos du vers 34 du même chant, Jaccottet écrit : « On veut à tout prix que Schérie [le pays des Phéaciens] soit Corfou. V. Bérard a refait, à pied, le chemin suivi par Ulysse. En réalité, nul pays n’est plus foncièrement irréel que cette terre au bout du monde ; qu’Homère en ait trouvé certains traits sous ses yeux, à Corfou ou ailleurs, est une évidence qui mérite peu qu’on s’y arrête ». Et il est vrai que la précision avec laquelle, sans l’ombre d’un doute, Bérard situe l’Ogygie de Calypso sur un îlot à quelques mètres à peine des côtes marocaines dans le détroit de Gibraltar, îlot qui semble certes porter le nom parfumé d’île du Persil, persil dont il est effectivement question dans le texte d’Homère, paraît excessive et obéir à une logique de détermination qui manque de prudence (une sorte de positivisme septentrional, Bérard est du Jura, fort éloigné de l’esprit méditerranéen, qui aime la clarté, l’ordre, l’équilibre, la nuance). Mais c’est aussi une manière de voyage dans le voyage. Et y a-t-il vraiment lieu d’opposer la réalisation à la fiction ? Plutôt que d’opposer, c’est ce que je veux dire, une géographie imaginaire à la réelle ou de vouloir à tout prix réduire la fictive à la réalité, ne faut-il pas procéder à une sorte de superposition des deux, une superposition des lieux ? L’appel à l’évidence avec lequel Jaccottet balaie d’un revers de la main la situation méditerranéenne du poème me paraît tout aussi coupable que le réductionnisme bérardien qui veut prouver avec des photographies prises au début du XXe siècle la correspondance entre l’île de la nymphe et son îlot « barbaresque » (je cite). Je comprends ce que l’idée de mettre ses pieds dans le sillage d’Ulysse peut avoir d’exaltant, mais n’est-ce pas une approche affreusement touristique ? On prend quelques jours, on vient s’encanailler, et on repart avec un album photos pour épater les amis restés à Paris. Le gaillard héritier Sylvain Tesson, un siècle plus tard, ne résistera pas au même plaisir, y ajoutant celui de se donner en spectacle devant un public complice. On n’a pas affaire, dans les navigations d’Ulysse, au même genre de superpositions qu’on trouve, par exemple, chez Proust, où Illiers et Combray vont si bien ensemble que l’administration française, laquelle ne manque jamais de ressources, a même fini par accoler le nom réel et le nom fictif dans un trait d’union qui ne résout aucune des tensions qui peuvent bien exister entre l’un et l’autre (fort heureusement, on nous a épargnés un Cabourg-Balbec, sans doute parce que cela eût un peu trop senti le calembour). Mais l’on ne peut pas faire comme si les aventures d’Ulysse n’étaient nulle part, de nulle part, comme si elles n’étaient pas situées, géolocalisées, c’est-à-dire inscrites dans un espace singulier qui n’est pas simplement l’arrière-plan pittoresque sur lequel la littérature sérieuse fait son œuvre, mais l’atmosphère au sens de la signification respiratoire de l’œuvre. Comme j’essayais de le dire hier, on n’entendra jamais le chant des Sirènes, mais si l’on n’entend pas les femmes hululer dans l’Odyssée, on passe à côté d’une dimension profonde — pour ne pas dire : à côté de la dimension profonde de l’Odyssée — qui n’est pas n’importe quel récit qui pourrait se dérouler n’importe où, avec un héros qui pourrait être n’importe quel héros, des dieux qui pourraient être n’importe quels dieux, des monstres qui, et caetera, du moment que tout cet attirail nous fournit des symboles universels que l’on peut plaquer n’importe où, transposer n’importe où, dont on peut faire tout ce que l’on veut. Ulysse n’est pas n’importe quel héros : c’est un héros positif, qui réussit sa vie, et dont le triomphe ultime n’est pas de terrasser des monstres, de séduire des déesses, de rétablir l’ordre et la justice (toutes choses qu’il fait aussi), mais de rentrer chez lui auprès de sa femme et de son enfant. Le dernier mot d’Ulysse, le terme du voyage d’Ulysse, c’est cette chose incroyable, pour nous post-modernes, presque inconcevable, et tout à fait incompréhensible, en vérité, je crois, — c’est la cellule familiale : l’homme, la femme, l’enfant. Cellule — et j’entends déjà les railleries —, non pas au sens de lieu d’enfermement, comme la cellule de la prison, mais au sens de la biologie, comme unité primordiale du vivant. Ulysse rétablit l’ordre de l’univers, il rétablit le cosmos, en rentrant chez lui auprès de ceux qu’il n’aurait sans doute jamais dû quitter. En lisant, et c’est d’ailleurs le divertissement que nous cherchons, nous nous émerveillons devant les aventures, les prodiges, nous tremblons devant les monstres, l’imminence du danger, la cruauté des dieux, nous nous apaisons sous le regard bienveillant de la déesse, et tout cela est très beau, mais ce n’est pas le fin mot de l’histoire, nous ne pouvons pas en rester là, simplement pour nous désennuyer, simplement pour nous amuser, il faut suivre Ulysse jusqu’au bout, jusqu’au retour en sa patrie. Rabattre entièrement l’Odyssée sur sa géographie méditerranéenne comme on le ferait d’un calque, c’est passer à côté du sujet, mais s’y refuser est tout aussi erroné. Les Occidentaux que nous sommes  devenus — souvent bien malgré nous — avons désappris la positivité odysséenne, en partie peut-être parce que nous l’avons troquée contre le positivisme, en partie aussi parce que nous nous sommes inscrits dans une culture du jugement (dont le mérite républicain est l’un des nombreux reflets) qui nous interdit la joie réelle que procure le rétablissement, le retour, l’apaisement. On peut aussi interpréter ce mouvement comme le produit du lent et continu éloignement de la Méditerranée, laquelle n’est guère plus que le séjour des vacances ou un topos un peu vieillot, voire une invention coloniale (péché capital : la messe est dite, priez pour nous pauvres pêcheurs). Pourtant, la positivité d’Ulysse s’inscrit pleinement dans cet environnement. C’en est peut-être aussi la limite : l’univers d’Ulysse est clos, l’infini qui est le nôtre n’aurait eu aucune signification pour lui. Mais cette clôture, dans la mesure où on ne la conçoit pas comme un repli sur soi, et s’il y a un héros qui n’est pas victime du repli sur soi, c’est bien Ulysse, cette clôture nous invite à renoncer aux charmes vertigineux de l’universel : comme les phrases, les histoires n’ont de sens que dans le contexte où elles trouvent leur place (cela, au moins, Joyce l’a compris), et il en va de même pour nos vies. Ce n’est pas en tournant le dos à la Méditerranée que l’on se déprend des illusions qui nous la font voir comme une totalité intemporelle, un paysage photogénique où épingler nos préjugés et nos réflexes de classe, ou la fabrique d’un crime contre l’humanité. Ulysse est profondément méditerranéen parce qu’il est animé d’un désir qui n’a rien de coupable. Il l’est aussi parce que, chez lui, l’intelligence et la puissance ne sont pas en opposition, c’est-à-dire qu’il ne fait pas de distinction entre le corps et l’esprit, ou l’âme. Or, cette absence de hiatus est la condition de possibilité de l’existence cosmique, — une existence qui ne conçoit pas l’être humain comme à part, mais parmi, ce qui ne signifie pas qu’il soit dépourvu de dignité en tant que non séparé. Ce n’est pas de notre séparation d’avec la nature (pour reprendre une opposition canonique du même ordre que corps, esprit, âme) que nous tirons notre dignité, mais de la façon dont nous parvenons à révéler à nous-mêmes la signification de notre existence, ce qui, dans le récit odysséen, s’appelle rentrer chez soi. Qui ne verrait dans ce retour à la maison qu’une épopée réactionnaire passerait à côté du sens de la Méditerranée, comme, nous en éloignant toujours un peu plus, nous n’avons eu de cesse de le faire depuis des siècles et des siècles.