221025

La crypte de Saint Victor
J’ai chaud en remontant l’avenue de Montolivet
fin octobre à Marseille
au numéro 130 je me souviens que vivait là Emmeline
dont j’étais fou amoureux
et qui m’a quitté pour un autre que j’avais trouvé laid et bête quand je l’avais rencontré
mais ainsi va la vie
seul aussi je me suis senti au CGD13
où mon père est hospitalisé
seul avec ses délires paranoïaques
et les mots qu’on met dans les bouches
déjà trop pleines de tout
des mots comme maladie à corps de Lewy avec syndrome parkinsonien
des mots comme Clozapine
ce à quoi nous invite la maladie
la vieillesse et la déchéance
je ne sais pas
à ne pas mourir sans doute
mais cela n’est pas possible
dans les couloirs un homme pousse des gémissements sourds
on dirait le bruit d’un moteur dont les vibrations seraient très basses
m’angoissent la singularité du son émis
tout autant que sa laideur et son air bête — son air de bête malade
j’ai oublié le nom du garçon pour lequel Emmeline m’avait quitté
mais je me souviens que j’avais été plongé dans un malheur infini
qu’elle ne méritait sans doute pas
mais que j’avais ressenti avec une intensité rare
maudite presque
immense trou noir où l’amour s’abîme
en passant devant le numéro 130 de l’avenue de Montolivet
j’ai souri
et ce n’était pas un sourire ironique
et ce n’était pas un sourire nostalgique
c’était un sourire pour la vie
la vie qui vibre malgré la fin de l’amour
et les bêtes malades que nous deviendrons un jour
j’ai regardé la cicatrice au front de mon père
son allure vieillie
les poils sur la peau qui partout semblaient pousser
et j’ai eu mal
j’ai regardé ailleurs
une tourterelle picorait des olives noires à même les branches de l’arbre
comment tout cela peut-il coexister ?
et comment ne pas ressentir avec une profondeur meurtrie la folie de cette impossibilité ?
un peu plus tard dans la crypte de saint Victor
j’ai dessiné le visage de l’évêque dans la pierre
et quand j’ai comparé mon image avec l’hiératique réalité
j’ai vu que l’expression dessinée ne ressemblait pas à la sculptée
la mienne était plus dure plus sévère
ce n’était pas l’évêque que j’avais dessiné — Victor ou Dieu sait qui —
mais mon visage
c’était mon regard ma barbe mon nez que j’avais tracés au lieu observé
ensuite je me suis assis sur un banc de la vieille église romane
(tout cela je l’avais fait assis sur une marche de pierre de la crypte)
et j’ai écrit mes phrases
sans préméditation simplement comme elles venaient
les cloches ont sonné
et j’ai inspiré l’encens de mon désespoir pour oublier quelques secondes peut-être — avec un peu de chance — l’inoubliable qu’est le scandale de l’existence
bêtes malades que nous deviendrons
bêtes malades que nous sommes
et Dieu qui a mis les voiles
vers d’autres rivages où nous sommes absents
silence
c’est bientôt la fin
après quoi Lazare revient