291025

Dégradés de gris. Du ciel à la mer. À mesure que passent les nuages dans le ciel et les averses qu’ils transportent. Durant le temps que dure la traversée de la baie, je suis du regard le bateau qui fait la navette entre le continent et les îles du Frioul. Peu à peu, il se perd dans la brume qui les entoure, ne laissant paraître de son souvenir que deux rubans d’écume blanche, brefs remous. Sentiment de la lenteur. Un oiseau de mer tournoie dans le ciel. Un peu en dessous, à contrejour, des silhouettes se dessinent. Dont l’une me fait penser à mon père (quelque chose du mouvement des cheveux, peut-être). J’observe. Je ne sais ce qu’elle fait — il me semble que c’est une vieille dame —, si elle prie dans quelque chapelle privée, boit une tasse d’infusion ou regarde tout bêtement la télévision. À l’étage du dessus, d’autres lumières encore, mais pas de profil qui se détache aux contours estompés, une femme avec le chignon haut perché au sommet du crâne s’affaire à des tâches incompréhensibles pour moi. Je m’en détourne. Pas de tempête en vue, mais pas de voiles blanches non plus. L’autre jour, alors que nous en parlions avec Daphné, il m’a semblé que, peut-être, dans une sorte d’anachronique acte manqué, Thésée avait pu omettre inconsciemment de hisser les voiles blanches au lieu des noires, précipitant ainsi son père dans le destin marin que l’on sait depuis, et qu’ainsi, loin d’être l’accident désespéré qu’on se l’imagine encore être, la mort d’Égée fut un assassinat maquillé en erreur grossière. Qui, en effet, pourrait bien oublier chose de si considérable importance ? (Ce qui accréditerait la thèse de l’acte manqué, la thèse de Thésée.) Et puis, Thésée n’avait-il pas déjà abandonné Ariane à Naxos ? Ce ne sont là, sans doute, que motifs psychologiques, culpabilités que je ressens, moi, à l’endroit de mon père, soit dit en passant. Ici, non plus que de blanches, nulle voile noire à l’horizon. Rien que la mer qui semble de métal liquide, sombre sombre, dure et froide, donnant dans l’illusion de sa platitude. Un appel téléphonique, vers midi, un jour en avance, m’a-t-on dit, pour m’annoncer une bonne nouvelle, enfin. Il va donc falloir que je me remette au travail.