Le spectacle du pays ne rachète pas le spectacle des gens. Pour qu’il le pût, que faudrait-il faire ? Je ne sais pas. Tel le pèlerin sans culte que je suis, je suis monté à la Bonne Mère cet après-midi. Côté mer, le ciel était encore bleu pur après l’orage de la nuit, mais déjà les nuages qui semblaient stagner au-dessus des montagnes du nord progressaient en direction du rivage. Je n’ai rien à dire des touristes que j’ai vus là-haut. Les ai-je vraiment vus ? Je n’en suis pas certain. Là-haut, précisément où le démontage des échafaudages laisse entrevoir les habits neuves de la sainte, j’ai pris quelques photographies instantanées de ce que je voyais depuis mon promontoire et j’ai écrit la troisième de mes Bonnes Mères. Un peu plus tôt, comme on me l’avait annoncé la veille au téléphone, j’ai reçu un courrier du CNL m’informant qu’on m’accordait la bourse que j’avais sollicitée pour écrire Loin de Thèbes. Et la joie que j’ai ressentie (que j’ai ressentie hier, pour être exact, et un peu moins aujourd’hui, l’effet étant un peu affaibli) était une joie calme (sans euphorie) mais réelle qui signifiait quelque chose comme : je suis reconnu dans mon existence. Cela peut sembler absurde, mais ne l’est pas complètement. Je crois que, entre le moment où j’ai constitué le dossier de bourse et le moment où j’ai obtenu la bourse du dossier, je me suis dit que je n’obtiendrais pas cette bourse et que, si je ne l’obtenais pas, je n’écrirais pas le livre. À présent, je ne sais pas si c’est vrai, mais je sais qu’il va falloir que j’écrive ce livre. Est-ce un échec que de passer par une sorte de tiers pour accomplir ce qu’il faut que l’on accomplisse ? Je ne sais pas. Je dis que je n’aurais pas écrit le livre si je n’avais pas obtenu la bourse, mais depuis des semaines je cherche la façon la plus juste qui soit de décrire le mouvement et la situation de ce mouvement dans l’espace qui ouvrent la deuxième partie de Loin de Thèbes. De même que, dans ma tête, j’ai déjà constitué une sorte de bibliographie pour l’écriture de la deuxième et troisième parties, parties qui existent donc d’une certaine manière, si cette manière, en tout cas, n’est pas d’être écrite, mais le concept de l’écriture est là, présent, réel pour moi. Ne reste plus dès lors qu’à mettre des signes les uns à la suite des autres pour parcourir le chemin qui me sépare de la fin du livre à écrire, chemin qui est le même que celui que doit parcourir le narrateur du livre à écrire pour parvenir à la fin de son périple. La fin du périple est la fin du livre. La fin du livre est la fin du périple. Ai-je un peu honte de le penser ? Oui, je crois. Mais quoi ? Qu’il n’est pas désagréable de pouvoir se dire, parfois, j’existe, sans effroi.

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