Je me suis assis sur un banc de l’église
et là j’ai laissé le temps passer
et avec lui — espérais-je — le dépit sidéral que la vie venait de m’inspirer
la vie la laideur
la déchéance la vieillesse
cette vie qui n’est déjà plus la vie mais retarde de ses blessures la mort
je n’ai rien à croire
me suis-je dit assis sur le banc de l’église
et ce n’est pas un vide rien ne me manque
non pas comme la vie vient à manquer quand elle ressemble à ce point à la mort
à des couches pour personnes âgées
Le matin, pourtant, et c’est ici la fin du poème, je m’étais baigné dans l’eau d’automne de la Méditerranée, déjà fraîche. Et j’avais ressenti une grande plénitude, comme si rien ne me séparait du κόσμος, comme si tout était parfait. Et, à ce moment-là, je sais que tout était parfait. Et, à ce moment-là, je savais que tout était parfait. C’est plus tard que tout s’est effondré et que j’ai ressenti ce noir abattement que je ressens chaque fois que je vois mon père depuis que les symptômes de sa maladie ne laissent plus aucun doute sur sa santé. À ce moment-là, dans cette chambre à cet endroit-là, tout m’a paru d’une infinie laideur. Ne fallait-il pas reconnaître, cependant, que c’était le même κόσμος que le matin ? Était-ce le même ? En avais-je perçu un aspect le matin et en percevais-je un autre à présent ? Ou bien ce que je percevais, ce que je ressentais, assis là, dépourvu de toute force, de toute vitalité, dans le fauteuil de cette chambre désespérante, était-ce le rebut du monde, le rebut du monde dont j’avais fait l’expérience plus tôt dans la journée ? À ce moment-là, je n’ai pas cherché la réponse. Ce n’est que plus tard que je l’ai cherchée, quand je me suis assis sur ce banc de l’église et que j’ai écrit les quelques vers qui forment le poème que j’ai recopié en commençant cette page de mon journal. L’ai-je trouvée ? Je ne sais pas. En vérité, on ne manque pas de sens de l’existence, il y en a même pléthore, tout le monde peut aller faire son marché et adopter celui qui lui convient. Mais comprendre quelque chose au monde dans lequel il m’est donné de vivre, cela, c’est tout à fait différent. Demain, nous quitterons Marseille, et ce qui va me manquer, ce n’est pas cette ville en tant qu’elle est la ville qu’elle est, mais la Méditerranée, la Méditerranée non en tant que concept, mais en tant qu’expérience, expérience comme je l’ai faite ce matin en plongeant, en nageant dans l’eau fraîche de l’automne méditerranéen, et c’est sans doute cela que je n’avais pas encore compris quand je suis revenu vivre à Marseille, que ce que je cherchais, ce n’était peut-être pas tant une ville, cette ville-ci ou cette ville-là, ni un concept qu’un objet devrait venir remplir de son contenu matériel en l’épousant à la perfection, mais une expérience, une expérience sensible, précise, qui est aussi l’expérience de la vie. À l’horizon — je le vois par la fenêtre quand je lève les yeux pour réfléchir à ce que j’écris —, le ciel nuageux se déchire d’oranges et de roses. Je suis le captif.

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.