J’ai retrouvé le bruit du boulevard. Détestable. Demain, ce sera pire encore. Et qu’il va falloir que je méprise. Pour écrire. Et qu’il va donc falloir que j’écrive comme si je n’étais pas là. Ou plutôt, écrire ailleurs. Écrit-on jamais autrement ? Peut-on vraiment écrire en prise avec, comme on se plaît à le dire ? Ou alors seulement avec quelque chose lointaine ? Paradoxale prise, alors : le temps, l’espace, la mémoire, la traversée, — tout ce qui fuit, échappe, fait défaut, se perd, disparaît. Je me trouve par hasard ici. Et par ici, je n’entends pas cette ville-ci, mais cette langue-ci. J’eusse si bien pu n’être pas ici. J’eusse si bien pu ne naître pas ici. Et par ici, je n’entends pas cette ville-ci plutôt que cette ville-là, mais ce pays-ci. Où donc je ne suis né qu’au hasard des migrations de l’histoire, de part et d’autre de la Méditerranée, d’où les pauvres gens que furent mes ancêtres sont partis pour quelque chose d’autre, de meilleur ou de pire — comment savoir ? —, toujours contraints par l’histoire, avec ou sans espoir. Est-ce étonnant que je ne me sente jamais réellement bien ici, où qu’il soit, d’ailleurs, cet ici, mais toujours à la recherche d’un ailleurs ? Écrire ailleurs, ai-je dit, et quand j’y pense, ai-je jamais fait autre chose que cela ? Chercher des ailleurs où écrire. Parce que je n’ai pas de chez-moi, pas d’ici d’où je suis. Et je comprends alors ma fascination pour la mer, que j’aborde non en la voulant traverser, en navigateur obsédé — le héros méditerranéen par excellence, soit dit en passant, ne désire pas prendre la mer, on l’y jette et elle le rejette —, mais comme un contemplatif au désert, les yeux grand ouverts, effrayé et émerveillé. D’où puis-je dire que je suis sinon de cette mer ? Seul un geste qui s’efforcerait d’être aussi vaste que son étendue marine pourrait répondre à la question : Et toi, d’où es-tu ? Pas un d’un lieu. D’une navigation, d’un passage, d’une fuite, d’une quête, d’un exil. Je revois mon père, vieux, assis sur cette chaise en face de moi, mais absent, toutefois. Je le vois et me demande : comment en suis-je arrivé là ? Les questions que je me pose, je crois qu’il ne pouvait pas y répondre : ni maintenant ni même avant. Et — mais elles sont absurdes les formules comme celles-ci : « écrire pour », il faut absolument que je trouve autre chose, il n’est pas possible de se contenter de cela, de quelque chose d’aussi formaté et pauvre que cela —, écrit-on jamais pour autre chose : des questions à qui personne n’a jamais pu répondre, des questions auxquelles il n’y a sans doute pas de réponses ?

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