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Écrit. Écris. — Rien d’autre. Je devrais me contenter de ces deux mots dans cette page du journal : un participe passé et un impératif. Le participe passé : c’est ce que j’ai fait, dès que cela me fut possible, ce matin, écrire. L’impératif : c’est ce qu’il me faudra encore faire, demain, dès que cela me sera possible, écrire. Tout le reste de la journée, à l’exception d’un ou deux épisodes de ressentiment, je l’ai passé en pensée, à écrire en pensée, à ne penser qu’à écrire, encore et encore. Ainsi, à l’exception d’un ou deux épisodes de ressentiment, et des phrases commerciales de rigueur — puisqu’il faut bien parler aux gens —, il m’a semblé que j’eusse pu ne rien dire de la journée et que, de fait, je n’ai rien dit de la journée, ne me parlant qu’à moi-même, en silence, en pensée, en pensant à ce que j’allais écrire, m’interrogeant à ce sujet, et ainsi de suite. Après les visions méditerranéennes des deux semaines précédentes — la mer ! la mer ! —, écrire ce chapitre est ce que j’ai connu de plus concentré, de plus intense, de plus profond. D’ailleurs, les pages que je cherche à écrire doivent être empreintes de cette intensité en profondeur, comme une plongée, avant l’ascension, laquelle viendra dans un troisième temps. Aussi, quand, après avoir écrit le nouveau chapitre de loin de Thèbes, je suis allé courir, tout ce à quoi je pensais, en réalité, c’était au prochain chapitre que j’allais écrire — que je vais écrire, demain — et dont des images précises me sont apparues : la mer, la mer, et des corps dans la mer. Écrire ce livre, ou plus exactement le composer, le concevoir, l’imaginer, le penser, ressemble à la déformation d’un corps en trois dimensions dans une sorte d’espace abstrait : tout est possible, ouvert, en métamorphose constante, des mots envisagés font circuler des sons en écho dans toute l’organisation, tout peut aller dans toutes les directions, le récit n’est jamais fermé, refermé, clos sur lui-même, et son indétermination même est fructueuse. Mais pour l’instant, essentiel : rester immergé.