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Des noms sur la dernière liste du prix littéraire, je n’ai jamais lu le moindre livre. Ce n’est pas une déclaration de principe, c’est un énoncé factuel. Et je n’ai aucune envie de lire les livres. Ce n’est pas non plus une déclaration de principe, c’est un autre énoncé factuel. De toute façon, je me sens à des milliers de kilomètres de tout cela, mais réellement, physiquement, comme si je n’étais tout simplement pas là où ces gens se trouvent alors que cette pantalonesque comédie sociale se joue dans la ville où il se trouve que je vis. Ce matin, d’ailleurs, les sirènes avaient beau hurler le long du boulevard (j’ai appris qu’une étude sur la pollution sonore de l’axe Montparnasse – Austerlitz avait été lancée qui devait durer jusqu’à la fin de l’année), je n’étais pas là : j’étais dans le livre que j’étais en train d’écrire qui lui-même se trouvait à des centaines de kilomètres, puis des milliers de kilomètres d’ici. Le chapitre que j’ai écrit hier s’achève plus ou moins sur une considération de ce genre et, aujourd’hui, j’en ai fait l’expérience, ou l’épreuve, ce serait peut-être ce dernier mot qui conviendrait mieux. Et, encore que tout ce bruit soit particulièrement désagréable, c’était une expérience heureuse. En revanche, je ne sais pas si l’image autobiographique dont je me sers dans le chapitre que j’ai écrit aujourd’hui est vraie ou si je l’ai inventée à partir d’éléments distincts dont j’ai fait une sorte de synthèse. Qu’elle soit vraie ou non, elle est vérace. Et, en ce qui concerne l’écrire, c’est le plus important, je crois. Un peu plus tard dans la journée, après être allé courir, j’ai pensé au sens de la vie. Il peut sembler ridicule de le dire ainsi (poseur, prétentieux, bouffon, que sais-je ?), mais non, pas du tout : je me suis simplement interrogé sur les conditions qui faisaient que la vie valait la peine d’être vécue, ce qui est loin d’être abstrait, mais très charnel, au contraire, et jouir de la vie est l’expression qui m’est venue, au premier rang de quoi (jouir de la vie), je mettais penser, ce qui englobe aussi écrire, en plus de tout ce que l’on peut entendre communément par jouir de la vie (ou ce que moi j’entends par là, plutôt, le commun n’étant pas mon souci en l’espèce : prendre du plaisir, faire l’amour, avoir des conversations intéressantes avec des personnes qui le sont tout autant, boire du vin, marcher, dormir, etc.). Ce n’est pas un hasard si je me pose des questions sur le sens de la vie en ce moment, ou ces temps-ci : l’état de santé de mon père m’a profondément troublé, et il est hors de question pour moi de prolonger la vie dans de telles conditions, conditions qui, bien que différentes, sont aussi celles dans lesquelles on a prolongé la vie de ma mère, au-delà de ce que, moi, j’estime vivable, et par prolonger la vie, il faut que je le précise, j’entends : prolonger ma vie. Étais-je trop jeune quand j’ai vu ma mère malade dépérir et mourir ? Trop jeune pour formuler les choses telles que je les formule aujourd’hui ? Pour autant que je m’en souvienne, Voyage sur un fantôme ne comporte pas de considérations de ce genre. Loin de Thèbes non plus, d’ailleurs, et ne doit pas en contenir. Ce journal est sans doute le lieu propre à les accueillir. Où mourir ? est ainsi une question qui a du sens. Ma mère, par exemple, est morte à l’Institut Paoli-Calmette. Et, à supposer bien sûr que l’on puisse décider de ce genre de choses, et dans la mesure où il est en mon pouvoir de décider de ce genre de choses, il n’est pas bien difficile d’envisager les cas de figure où je ne serais pas en mesure de décider de quoi que ce soit, un accident, et caetera, il est absolument hors de question que je meure dans un établissement médical, quelle que soit la nature exacte de ce dernier. Mais alors mourir, et comment mourir ? Englouti par la mer. C’est ce que j’appelle dans mon premier petit chantier, l’« utopie méditerranéenne », qui était déjà le sujet de mon conte, « La dissolution des mâles », dont l’idée m’était venue un été, sur la Corniche, preuve donc que, inconsciemment sans doute, les préoccupations de ce genre ne sont pas récentes, bien au contraire. L’expérience de la déchéance de mon père vient conforter mon sentiment. Il faudrait que je l’appelle, mais je n’en ai pas le courage. Les dernières conversations que j’ai eues avec lui étaient absolument délirantes, insensées, j’étais là, assis en face de quelqu’un que j’avais le plus grand mal à reconnaître, et je l’écoutais raconter n’importe quoi, sans le contredire, en faisant simplement comme si ce qu’il racontait avait du sens, n’était pas délirant. Je mentais. C’est une expérience angoissante et destructrice : qu’est-ce qui est susceptible de résister à l’expérience de la déchéance physique, intellectuelle, morale et à la comédie sociale qui l’accompagne ? La laideur, l’effondrement (où il n’y a absolument plus aucune dignité), rien ne résiste à cela, — aucune illusion. Et cela, n’est-ce pas pire que la mort ?