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30000 signes ou circa dans le fichier qui s’appelle toujours tombe., mais qui est bien loin de Thèbes. Je ne sais pas pourquoi je suis toujours aussi obsédé par le nombre des signes. Je sais d’où vient cette obsession : du fait que j’avais eu, au début, et même un peu après, le sentiment de n’écrire pas assez, en quantité, j’entends, sentiment qui avait dû trouver son origine dans l’échec à l’oral de l’Agrégation de philosophie, à cause d’une leçon bien trop courte, m’avait dit Pierre Livet, qui était au jury cette année-là, pour me permettre d’être reçu, et que j’avais commencé à compter, à compter pour savoir où j’en étais, à comparer, en me disant : Et cette fois, est-ce assez ? Évidemment, depuis que ce journal a pris les proportions qu’il connaît désormais — plus de 3500 pages de format A4 —, ces angoisses n’ont plus lieu d’être. Sauf que je compte toujours. Ce ne sont d’ailleurs sans doute plus des angoisses, à proprement parler, plutôt des points de repère ; à défaut de repères spatio-temporels, compter les signes me permet de savoir où j’en suis. Je conçois qu’il y a quelque chose d’artificiel à cela — concevoir un ensemble fait d’ensembles d’un certain nombre de signes —, voire de rigide, mais c’est un squelette, et l’animal se métamorphose constamment, c’est une architecture, mais elle n’est pas carcérale, la maison se modifie à mesure que je la bâtis. Avant-hier, chez Naniwa-ya, où nous avons dîné, j’ai décrit à Guillaume la forme globale qui est celle du roman (un signe), et je lui ai avoué que l’image de cette forme m’était venue récemment, il y a quelques jours, je crois (c’est moi qui le précise à présent), dans une sorte de retour en arrière sur le parcours que le roman décrit. En vérité, c’est le seul plan dont je dispose, qui n’est pas un plan, mais une traversée. Le plan n’existe pas, c’est un itinéraire sur une carte géographique. Mais c’est suffisant, je n’ai besoin de rien d’autre parce que cela me permet de savoir où j’en suis, de savoir où je suis, de savoir où le narrateur se trouve, et donc de n’être jamais perdu. Tout le reste, c’est-à-dire le roman à proprement parler, est absolument libre. Ou plutôt, indéterminé. Et cette indétermination me semble essentielle. J’ai commencé à l’expérimenter dans des formes courtes (les contes qu’on peut lire dans des Monstres littéraires, puis dans la forme un peu plus longue de Pedro Mayr) et, à présent, je la développe dans un ensemble de plus grande ampleur, à plus grande échelle. Rien de tout cela n’est conscient au sens où cela participerait d’un projet a priori, non, tout ce que je fais ici — et c’est ce dont j’ai parlé à Guillaume, l’autre soir —, c’est retracer la croissance organique de l’écriture. Laquelle est à la fois extrêmement précise — si je ne savais pas exactement où j’en étais à chaque étape du livre, je ne pourrais tout simplement pas l’écrire — et absolument indéterminée — si je savais ce que j’allais écrire avant de l’écrire, si je devais faire un livre sur, comme le sont l’écrasante majorité des livres qu’on publie, des livres pitchables, je ne l’écrirais pas, cela n’aurait pas le moindre intérêt pour moi, ce ne serait tout simplement pas écrire, ce serait être une sorte de fonctionnaire de la littérature, soit quelqu’un de détestable, de pitchable, lui aussi, comme le livre qu’il écrit, et que donc je n’écris pas. Il fait gris et il pleut aujourd’hui à Paris. Mais cela ne me dérange pas. Paris me semble une ville où il peut pleuvoir et faire gris. C’est une remarque absurde si on la considère comme une remarque météorologique, mais bien moins si on la considère comme une remarque sur mon état d’esprit. Tout à l’heure, après avoir écrit le chapitre du jour, je suis allé courir, et je me suis senti lourd, je ne me suis pas senti mal, mais je ne me suis pas senti bien. J’ai couru le minimum courable (deux kilomètres de moins que ceux que j’avais l’intention de courir), et puis je suis rentré chez moi. Après avoir déjeuné, je me suis senti extrêmement bien. J’ai joué de la guitare pendant une heure et demi ou deux dans une sorte d’euphorie joyeuse. C’est après seulement que, regardant par la fenêtre, je me suis dit que je m’en foutais pas mal qu’il pleuve et qu’il fasse gris. Ce soir : à l’Hôtel de Massa.