Est-on encore libre de s’en moquer ? Non de se moquer, mais de s’en foutre, comme on dit désormais, en bon français ? La vie sociale semble constamment nous interpeller, sorte de police nationale de l’existence, requérir en commissaire autoritaire notre attention, parce que, selon elle, nous devrions être constamment en alerte et, pour ce faire, tout d’abord, toujours disponibles, hypersensibles. S’en moquer, oui, mais s’en moquer de quoi ? Je ne sais pas, — de tout ? Ce qui ne signifie pas interdire telles de ces odieuses formes de vie dont on voudrait ignorer jusqu’à l’idée, désirer leur abolition, leur en préférer d’autres, rien de tout cela, non, simplement n’être pas là, et cultiver une certaine forme d’absence, ni à soi ni au monde en soi, une distance par rapport à la vie sociale, une sorte d’étrangeté douce, sans violence ni marginalité, rien que le goût de l’ailleurs qui procède du naturel qui est le nôtre. Autrement, tout semble tellement lourd, ne trouves-tu pas ? Et les maigres masses qui vocifèrent ne valent guère mieux que celles obèses qui consomment et pillent l’univers. Chenilles processionnaires. C’est que vivre est vorace, en effet. Et la distance qu’on voudrait prendre avec elle consisterait tout d’abord à un peu moins s’empiffrer. Est-ce de l’ordre du possible ? Et puis, cela n’entre-t-il pas en contradiction avec le naturel dont tu te réclames, te réclamais à l’instant même ? La contradiction, non, je ne peux pas l’exclure. Mais je ne cherche pas à fonder une secte, un culte, ou quelque chose de ce genre, si tu vois ce que je veux dire. J’y songeais tout à l’heure. Je me disais : Tes gestes (ce qui inclut tel régime, par exemple, une acception ample, tu comprends), pour avoir vraiment du sens, ne devraient-il pas être empreints d’une certaine spiritualité ? Ce par quoi, je le perçois mieux à présent, j’entendais plus exactement ceci que, pour avoir du sens, mes gestes (au sens toujours large, donc) devraient participer d’une certaine ritualité à défaut de laquelle ils risquent de n’être que des membres épars qui pendent dans le vide, inertes. Mais ritualité, cela ne veut pas dire religiosité. Ah bon ? Mais oui : la signification n’a pas besoin de dogme, elle a besoin d’usages. Et moi, aussi, n’ai-je pas besoin d’être cohérent à l’excès, jusqu’à la maladie, il faut de la souplesse sinon au moindre choc, ça casse. Et il ne faut pas que ça casse, tu sais, c’est important, important de tenir bon.

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