161125

Il ne faut pas que je me bute. J’entends : la vie sociale est invivable, c’est un fait — qui, sinon quelque traître, pourrait bien le nier ? —, mais ce n’est pas une raison pour me replier sur moi-même ou haïr l’univers ou concevoir quelque plan maléfique en vue de le détruire, non. Et pourtant, c’est ma tendance, c’est-à-dire : c’est forcément ce qui me vient à l’esprit, oui, comme dans une sorte de délirant et absolutiste but de remettre enfin la totalité à zéro. Tout égale rien. ∀ = ∅. Ou, comme Guillaume d’Aquitaine le disait déjà en son temps, en termes peut-être plus élégants que les miens (ce qui n’est pas négligeable, tant s’en faut) : « Tot es niens. » C’était il y a un peu moins de mille ans et, en effet, il y a peu de chances que le sens que le grand seigneur attachait à ce vers et celui que je voudrais y attacher moi, lequel inclut son premier auteur et voudrait en faire quelque chose de plus qu’un simple vers, peut-être pas un principe, mais tu vois l’idée, il y a peu de chances que ceci et cela soient tout à fait comparables. Mais c’est ainsi que va le sens, non ? On trahit. On avance aussi. Je n’en ai pas toujours envie. Parfois, au contraire, je voudrais que le temps s’éternise, ou plutôt que l’instant s’infinise, sans plus ni passé ni présent ni avenir, sans plus rien qu’un moment, comme cela, oui, isolé, qui ne tarde ni ne s’attarde, mais ne finisse pas, mais sans durée pourtant, comme s’il pouvait devenir toute la réalité, comme si — alors traduit à rebours dans l’idiome provençal de Guilhem — il m’était possible de dire, sans craindre de se tromper : « Niens es tot. » ∅ = ∀. Ce moment ne va pas durer, non, c’est vrai, je ne suis pas fou, je le sais, il ne va pas s’étendre, s’étirer, mais si seulement il pouvait demeurer ainsi, tel qu’il est, sans changer, constamment maintenu dans son événement, à l’infini. Or, le fait que cela ne soit pas possible — ni pour nous ni pour rien de ce qui est jamais venu à la vie dans l’ensemble de l’univers —, ce fait change-t-il quelque chose à la nécessité de notre désir ? Je voudrais tant que tu restes là, près de moi. Pourquoi cet instant devrait-il finir ? Et tant pis si, de plus en plus, mes cheveux blanchissent. Parfois, à l’encontre, je me trouve trop accommodant : qu’ont-ils de plus que moi, ces gens-là ? C’est vrai, mais ce n’est sans doute pas la bonne question, qui me renvoie encore vers le même ressentiment. Il faut laisser. Il faut les êtres à eux-mêmes et la réalité. Et tout. Ne pas abandonner. Ne pas se défaire. Mais faire autre chose. Il faut changer de sujet. Il n’y a qu’ainsi qu’on peut approcher de l’hypothèse d’une vérité. Autrement, on fait comme tout le monde. Et le monde est terne. Et invivable, la vie sociale.