Ramasser le linge que Daphné a laissé traîner par terre et le mettre à la machine à laver ; voilà toute l’ambition de mon épopée. Et je le dis sans nulle ironie : cela donne un sens à ma vie. Je pourrais prétendre vouloir sauver le monde, mais la vérité est que je sais déjà comment sauver le monde, et que l’exposé de ce salut, qui désire avec l’ardeur du héros sauver le monde — ou se met dans la peau du personnage qui, plutôt — le trouverait passablement décevant. C’est que l’épopée ne doit pas s’écrire à la première personne, et qu’elle a le regard résolument tourné vers le passé. Sauver le monde, en vérité, donc, c’est assez simple et banal, raison pour laquelle, sans doute, on préfèrera entreprendre de le saccager, voire de le détruire, avant de se mettre en quête d’une ultime rédemption. Il suffit de faire des enfants et de prendre soin d’eux ; — voilà tout le salut dont le monde a besoin. Et qui trouve ce sens décevant répond à la question : Pourquoi est-ce que tout semble toujours aller si mal ? C’est que nous désirons aller mal, nous désirons l’imminence de la destruction, vendre des armes et vaincre le diable, et les assauts, les défilés, les processions, les poignées de main face caméra, les sourires putassiers, les luttes finales, et les inventions géniales, lesquelles, comble du progrès, se trouvent deux fois l’année, une à chaque rentrée. Pas plus que la paix, nous n’aimons pas aimer. Et le monde social nous connaît bien, qui par tous les moyens nous excite. Dans le métro, l’autre soir (nous allions à l’opéra), il y avait un homme qui passa tout son trajet les yeux rivés sur son l’écran de son téléphone où défilaient, semble-t-il à l’infini, des images d’hommes extrêmement musclés en train de montrer comment — toi aussi ! — devenir extrêmement musclés. Lui, le toi aussi ! de la phrase précédente, mais ce peut être n’importe qui et pour n’importe quoi, l’homme, disais-je, qui regardait les hommes musclés n’avait pas l’air aussi musclé que les hommes qu’ils regardaient, sinon je suppose qu’il n’aurait pas perdu son temps à les regarder, mais il ne fallait être pas être un grand génie pour voir dans son regard qu’il désirait ardemment devenir aussi musclé que les hommes extrêmement musclés qu’il regardait sur l’écran de son téléphone et que, cependant, il n’y parviendrait jamais. Il se tenait à main gauche. À main droite, une femme assise à côté de sa fille ne l’écoutait pas lui parler, mais regardait elle aussi l’écran de son téléphone où il n’y avait pas de vidéos d’hommes extrêmement musclés qui défilaient, non, mais des images de chaussures à acheter, et puis des jeux vidéos avec des briques de diverses formes qu’il faut intégrer dans les trous de lignes à reconstituer pour gagner des points, et puis des vidéos de femmes en train de parler de je ne sais pas quoi, la fille aurait eu plus de chances d’être écoutée de sa mère si elle s’était présentée sous la forme d’une vidéo sur l’écran de son téléphone, ce qui sera peut-être la prochaine évolution de l’humanité, qui à la grâce d’un énième développement stupéfiant de l’IA nous permettra de télécharger nos consciences hypertrophiées dans des vidéos qui défileront sur l’écran du grand téléphone mondial qu’il n’y aura plus personne pour regarder, il aura fière allure alors le progrès transhumaniste, et puis je ne sais pas trop quoi encore, je n’ai pas passé mon temps à m’occuper des autres passagers dans le métro, non plus, même si j’aime à regarder, il est vrai, les gens dans le métro, c’est passionnant, mais je ne le prends pas souvent, si je le prenais plus souvent, comme cela m’est déjà arrivé par le passé, je ne les regarderais plus, les gens, et la fille de la dame assise à main droite a regardé la longue tresse de Daphné avec une certaine envie, m’a-t-il semblé, et elle a parlé de la coiffure qu’elle voudrait avoir à sa mère, qui lui a répondu hmm hmm, il faut dire qu’elle était occupée par l’écran de son téléphone, sa mère, elle ne peut pas tout faire. Le monde social te connaît, tu sais, qui te flatte et t’exploite. L’épopée du futur sera régressive, regarde-la, elle est déjà en train d’arriver.

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