181125

Temps froid et sec. Un degré sur l’échelle de Celsius quand je vais courir. Il est neuf heures du matin. Il n’y a presque personne dans le jardin. Le ciel est de pur azur. Je me sens léger. Je me sens bien. C’est peut-être le temps que je préfère. Un peu plus tard le bleu se couvre de nuages gris, mais tant pis, la lecture du journal de Guillaume Vissac me met en joie (bien que, l’autre jour, j’aie supprimé l’un de mes comptes sur les réseaux sociaux à cause d’un gros lourdaud qui, chaque fois ou presque que je donnais un extrait du journal de Guillaume, venait faire la même remarque désobligeante, grossière, j’ai fait une estimation rapide et il m’a semblé qu’il valait mieux quitter ces lieux de perdition). Même si ce qu’il évoque n’est pas joyeux, tant s’en faut. Le nom qu’il cite aujourd’hui est l’un des derniers que j’ai entendus, je crois, avant de quitter G., il y a un peu plus de dix ans de cela. Qui m’évoque une élite de place — on appartient à l’élite parce qu’on a un nom et qu’on passe par un certain nombre d’établissements labellisés, mais non parce que l’on accomplit quelque chose qui distingue, c’est même tout le contraire, on se maintient malgré l’évidence du ratage complet dont on est responsable, il n’y a qu’à observer l’état de délabrement de la classe dirigeante française, laquelle se singularise par un maître mot : l’échec, pour s’en convaincre —, sans réalité autre que la position qu’on occupe dans une certaine hiérarchie sociale. Et le monde social en vient à englober toute la réalité, comme si plus rien ne lui était extérieur, comme s’il n’était plus possible de sortir de la sphère limitée qu’il circonscrit, comme si nous étions obligés — et par là, j’entends : en pour tout comme en contre, que nous soyons nantis ou bien révolutionnaires, pour ainsi dire — de souscrire à son illusion, d’y croire. Et ce n’est pas une question de mérite, non plus. Je ne crois pas au mérite. Je crois, par exemple, que Proust, fils chéri de la grande bourgeoisie française, héritier de la fortune familiale, n’a eu aucun mérite, ce qui n’enlève rien à son génie. Et même, ai-je envie de dire, heureusement qu’il a vécu cette existence privilégiée, sinon il n’aurait jamais fréquenté la haute société parisienne de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, et n’aurait tout simplement pas pu écrire le livre qu’il a écrit (il ne fait guère de doute, en effet, que l’un des sujets du livre — la fréquentation de la haute société parisienne — compte pour beaucoup dans le succès de l’ouvrage et que le lecteur qui prétendrait ne le lire que pour la critique du snobisme serait un affreux hypocrite), sinon, il n’aurait pas pu se consacrer totalement à l’écriture. Je ne crois pas au mérite, dis-je, je crois aux œuvres. C’est un peu chrétien, non ? Peut-être, oui, et alors ? Tout n’est-il pas de sable devenu ? Et ta bêche ne se recourbe pas contre le roc dur, elle s’enfonce là-dedans. Elle t’échappe des mains. Et tu l’y perds. Il te faut de nouveaux critères. Il te faut de nouvelles idées. Je te les offre. Prends-les. Sers-t’en. Ou oublie-les. Oublie-moi. Oublie tout et continue de faire n’importe quoi.