Tout point de vue comporte une part d’ethnocentrisme. Les critiques plus ou moins radicales de l’ethnocentrisme peuvent généralement se résumer à ceci : Mais pourquoi ne suis-je, moi, pas inclus dans ton ethnocentrisme ? Ce qui revient à affirmer son propre ethnocentrisme. Ethnocentrisme contre ethnocentrisme : la critique de l’ethnocentrisme est elle-même ethnocentriste (— ethnocentrique ?). Il n’y a pas de moyen satisfaisant d’en finir avec l’ethnocentrisme. On ne peut pas s’extirper complètement de soi-même en prétendant que les coutumes, les traditions, les histoires avec lesquelles nous avons été élevés n’ont aucune importance. Et puis, est-ce souhaitable ? Comme Steve Reich l’écrivait dans « Music as a Gradual Process » : « All music turns out to be ethnic music. » Tout ce que nous faisons peut s’apparenter à un genre de pratique ethnique. Et ce n’est pas forcément un mal. Nous avons fini par regarder l’ethnocentrisme de travers pour la raison que voici : l’universalisme est conçu comme la norme (l’égalitarisme des droits semble l’impliquer : tout le monde doit participer de la même norme), mais il semble n’être qu’un ethnocentrisme déguisé, par suite l’universalisme se trouve réduit à l’ethnocentrisme compris comme universalisation d’un point de vue local réputé supérieur par les êtres humains qui le partagent (qui habitent ce local-là). C’est la rencontre — le choc, pourrait-on dire, pour dramatiser un peu — entre le besoin d’une norme universelle et l’impossible universalité de la norme (il y a toujours des conditions particulières à la conception, à l’application et à l’acceptation de la norme) qui discrédite à la fois l’universalisme et l’ethnocentrisme : l’universalisme parce qu’il est en réalité une forme exacerbé d’ethnocentrisme et l’ethnocentrisme parce qu’il ne répond pas à l’exigence d’universalité. On se retrouve avec une sorte de paradoxe qui n’est pas sans évoquer le jugement de goût chez Kant : le jugement de goût a une prétention à l’universel bien qu’il soit subjectif. De même que tout point de vue comporte une part d’ethnocentrisme, tout point de vue comporte une part d’universalisme. L’idée peut être exprimée ainsi : Si je dis « Ceci est beau » tout en prétendant que ce jugement ne vaut que pour moi et moi seul, le jugement même perd tout sens. Peut-être y a-t-il quelque chose de naïf dans cette conception : en effet, ne présuppose-t-elle pas un accord qu’il s’agirait justement d’élaborer ? La prétention à l’universel ne repose-t-elle pas sur un accord préexistant : il faut que les êtres humains qui se parlent se comprennent déjà, c’est-à-dire qu’ils aient déjà accepté de se parler et partagent de ce fait un ensemble conséquent de significations communes (l’ensemble qu’ils élaborent en parlant et qui leur permet de continuer à se parler). Sans cet accord minimal, la prétention à l’universel n’a aucun sens. Et ainsi, elle n’est qu’une pétition de principe : il y a une prétention à l’universel parce que, fondamentalement, tout le monde est d’accord. Le désaccord porte sur des détails. N’est-ce pas seulement sur le fond de l’universalisme que l’ethnocentrisme paraît méprisable, sur la présupposition que, fondamentalement, tout le monde est d’accord, pense la même chose parce que les significations sont partagées par tout le monde ? « It is quite natural to think about musical processes if one is frequently working with electro-mechanical sound equipment, écrivait Steve Reich. All music turns out to be ethnic music. » Nous faisons les expériences que nous faisons avec les moyens du bord : nous jouons, nous parlons, nous inventons, nous pensons, nous aimons avec les instruments que nous avons à notre disposition. L’ethnicité n’est pas une nécessité en soi — elle ne s’impose pas a priori —, elle découle de ce que nous avons entre les mains. Et, c’est notamment les cas avec la musique graduelle de Steve Reich, la musique des débuts (le texte date de 1968), ce peut être très beau. Que puis-je faire avec les instruments et le vocabulaire dont je dispose ? Voilà la question que nous devrions commencer par nous poser (que nous la formulions explicitement ou non, cela importe peu). Elle ne nous enfermera pas forcément dans le répertoire ou la bibliothèque que nous avons à notre disposition, mais elle nous permettra de savoir où nous en sommes. Nous n’avons pas à redouter notre ethnicité (laquelle n’a pas grand-chose à voir avec nos origines ethniques), elle signifie simplement : Voilà où nous en sommes. Et ajoute : Où irons-nous désormais ? En vérité, nous l’avons vu, la prétention à l’universel n’est qu’une présupposition de l’universel. On se l’imagine donné. Il ne l’est pas. Existe-t-il, n’existe-t-il pas ? Il n’est pas certain que la question soit très intéressante. Il vaut mieux essayer de faire avec les moyens du bord, on risque tant de chavirer.

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