201125

Je ne suis pas certain que le chapitre que j’ai écrit ce matin au réveil ressemblait à s’y méprendre à l’idée que j’en avais eue, hier au soir, avant de m’endormir. Mais je ne suis pas certain non plus que la vie de Jan Potocki, au moment de se suicider d’une balle dans la tête que, selon la légende, il avait pris le soin de limer lui-même à partir du couvercle d’une sucrière en argent et de faire bénir au préalable, on n’est jamais trop prudent, ressemblait à s’y méprendre à l’idée qu’il en avait eue avant d’envisager de passer à l’acte. Tout aussi peu suis-je certain, à dire vrai, que la maigre relation qui unit ces deux propositions soit bien solide. Simplement, peut-être, tient-elle à ce que je suis en train de lire le Manuscrit trouvé à Saragosse et que, à ce sujet non plus, je ne sais que penser. N’est-ce pas le problème avec tous les livres à aura (« le livre préféré de Salman Rushdie ») ? Quelque chose les précède qui ne peut susciter qu’adhésion aveugle ou déception à la hauteur des attentes suscitées par ladite aura : un livre qui n’existe pas, tout d’abord édité par un ponte de la littérature fantastique, puis traduit de la traduction  en polonais d’un texte fabriqué par son traducteur pour les besoins de sa cause, et enfin un manuscrit redécouvert quasi deux siècles après qu’il a été écrit en deux versions différentes dont aucune n’est la version définitive d’un roman qui n’existerait donc pas. D’où la question que je ne cesse de me poser depuis que j’ai repris ma lecture : s’il n’y avait pas tout cela qui précédait le texte, accorderait-on une telle importance à ce dernier, ne le traiterait-on pas de la même façon que l’on traite les millions d’autres livres que nous laissons pourrir dans les poussières de l’oubli ? Et, plus largement, la culture ne se réduit-elle pas ainsi de plus en plus à la bonne histoire grâce à laquelle on va pouvoir vendre son produit, laquelle devient plus importante que le produit lui-même, de toute façon, les produits se ressemblent tous et non seulement en l’espèce, n’est-ce pas ? Un livre, il faut que ce soit vendeur et, même en l’étant, il n’est pas sûr qu’il se vende, mais sans, c’est quasi impossible, on n’y arrivera pas. Car, la culture est ennuyeuse. Lire, c’est long, cela demande un effort de concentration, un exercice du jugement, une remise en question de ce jugement et des principes qui nous conduisent à formuler tel ou tel jugement, rien n’est garanti et, en plus, on peut toujours changer d’avis. Tout cela demande beaucoup trop d’énergie, beaucoup trop d’investissement, il n’y a aucune chance que ce soit jamais rentable. Les spécialistes de la littérature eux-mêmes, d’ailleurs, malgré leur enthousiasme débordant, ne se voilent pas la face : « Peu de lecteurs ayant le temps ou l’envie de lire deux versions d’un même roman pour en comparer stéréophoniquement les mérites respectifs, les entend-on dire, il faudra bien choisir de conseiller à nos amis, à nos étudiants, à nos lecteurs d’acheter tel ou tel volume. » La littérature ? Ah, mais il n’y a plus personne à cette adresse, mon bon ami, rien que quelques spécialistes bavards, qui jubilent certes à l’idée d’avoir trouvé matière à stimuler leur imagination critique, mais ne s’en égosillent pas moins tout seuls dans leur coin. Il faut bien l’admettre : la culture est un truc à vendre comme les autres. Et la littérature n’en est pas la mère, mais le parent pauvre, misérable. Au regard de tous ces enjeux, le chapitre que j’ai écrit ce matin, que pèse-t-il en effet ? Guère plus, j’imagine, que le projectile d’argent que Jan Potocki se logea dans la tête à l’avant-veille de Noël 1815. Une sorte d’anniversaire approche, tiens, c’est vrai. Et l’on pourrait fonder une manière de société secrète, ou un club d’admirateurs de notre auteur, qui porterait le doux nom de la Sucrière. Serait-ce bien sérieux ? Qu’est-ce qui est sérieux ? La littérature ? Allons, mon bon ami, trêve de plaisanterie. Mais ce n’est pas à cela que je pensais. Plutôt à l’écart entre l’idée de la chose et la chose même — le chapitre, donc —, laquelle n’est pas achevée et ne m’a pas semblé couler de la source de la veille — j’avais du mal à retrouver les mots, devant moi, il n’y avait qu’une sorte de brume où il me fallait frayer un chemin —, mais plutôt du travail nocturne, je ne dirai pas du rêve : je ne me souviens pas des rêves que j’ai faits cette nuit, ni si seulement j’en ai fait, non, du travail de la nuit, belle, profonde, envoûtante, et d’où, au réveil, je n’avais pas envie d’émerger, et dont je ne suis sorti, ce me semble à présent, que pour écrire. À présent, aussi, ai-je envie de retourner lire le Manuscrit de Potocki.