241125

« Et si nous nous remariions ». Je me souviens que c’est ce que j’ai écrit à Nelly, cette nuit, dans mon rêve. Mais je ne sais pas si c’était dans le même rêve que je faisais la queue dans une sorte de restaurant universitaire, attendant parmi une foule trop nombreuse à mon goût d’être servi et me plaignant in petto de la lenteur du service (de facto, je voyais les plats mais personne ne semblait décidé à servir la foule qui attendait), non sans profiter toutefois de cette lenteur pour choisir mon déjeuner — un steak, de la purée et des figues en dessert, même si quelque chose me semblait étrange : des assiettes contenaient déjà et le steak et la purée tandis que d’autres contenaient seulement le steak et d’autre encore seulement la purée, version en deux services du plat pour laquelle j’optais en mon for intérieur — et chercher Nelly du regard à qui je venais d’envoyer mon message, Nelly qui, elle aussi, devait attendre dans la foule et ne parvenait pas à me rejoindre. Mais je ne sais pas non plus si cette poignée noire que je devais serrer de toutes mes forces avait un quelconque rapport avec ce que je viens de décrire sommairement, si elle faisait partie d’un autre rêve, ni pourquoi il me semblait impératif dans mon rêve que je la serrasse, même si, au réveil, à un moment donné, quand j’étais encore à demi endormi dans la chaleur douce de ma couette, il m’a semblé que ce geste de serrer la poignée noire de toutes mes forces avait eu un sens et appartenait à un rêve dont je me souvenais alors mais que j’ai oublié ensuite et ne suis pas parvenu à retrouver. Au lieu de m’en souvenir, j’ai passé la journée à m’énerver de plus en plus et de plus en plus fort jusqu’à pousser un cri avant d’aller préparer le repas du soir, excédé que je me suis senti par la violence du monde urbain, du monde tout court, en réalité, sa bêtise, et la lenteur que, sous les promesses de progrès continu, le monde ne cesse de nous opposer, l’étroitesse d’un monde qui était censé s’ouvrir grand et entier, mais qui n’est qu’un vaste supermarché de la laideur et de la médiocrité. En fait de croissance (celle que, tous les dix ou quinze ans, désormais, on nous promet grâce aux progrès de la technique, progrès qui sont réels, mais mauvais, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, en vérité, il y a bien longtemps que le progrès ne produit plus que des nuisances et l’augmentation constante de l’espérance de vie ne produit pas plus d’espoir, non, mais plus de démence, même si tout cela, je crois que je l’ai déjà dit, je le redis ici), il n’y a guère que la bêtise qui croît, effet de causes multiples dont le bruit assourdissant qu’il semble que les êtres humains doivent produire pour exister n’est pas la moindre. J’ai eu envie de casser quelque chose, n’importe quoi, peut-être moi, mais je n’ai rien cassé du tout. Je me suis contenté de frapper des choses dures contre des choses molles pour équilibrer ma violence, essayer de me défouler sans rien abîmer, et je crois que j’y suis parvenu, à ne rien abîmer, bien que non pas à me défouler, à me vider de ma violence, non, elle est toujours là, je la sens, mais comment faire pour qu’elle s’en aille, mais comment faire pour qu’elle s’en aille et ne revienne pas, ne revienne jamais ?