Watt, avec la vapeur, je ne sais pas, mais si Pascal avait su, en concevant sa machine à calculer, que quelque quatre siècles plus tard une part toujours plus considérable de l’expérience humaine consisterait à faire semblant de parler avec des machines qui seraient les descendantes de la sienne, et que, de ce fait, bien que non à lui seul, l’expérience humaine serait toujours plus décevante et sujette à déréliction, je pense qu’il aurait renoncé à son projet. Et mieux eût valu, sans l’ombre d’un doute — même si, probablement, quelqu’un aurait fini par passer à l’acte à sa place : contrairement aux bons livres, les mauvaises idées ont rarement un seul auteur —, tant cette mauvaise farce de prétendre parler et singer la pensée alors que le but est toujours le même (gagner plus d’argent et ce, quel que soit le prix que l’humanité doit payer) apparaît dégradante. L’avenir que cette gamme de nouvelles expériences dessine ne nous laisse que peu d’espoir : des robots conversationnels et des animaux de compagnie, voilà à quoi se résumera bientôt tout l’empire de l’Occident. Qui ne se demande pas dès lors après quoi toutes ces braves gens s’élancent d’un pas pressé, pourquoi les gyrophares tournent bleu même de jour, pourquoi les sirènes hurlent même la nuit, pourquoi l’on voudrait sacrifier des enfants que, de toute façon, les femmes se font un devoir de ne plus désirer et les hommes de ne plus leur faire ? Pour défendre une patrie de machines et d’estomacs sur pattes, mais à quoi bon ? On essaie encore de se rassurer comme on peut : En vérité, dit-on, l’intelligence artificielle ne pense pas. Mais on le pressent toutefois : quand l’utérus artificiel aura pondu son premier fœtus, le doute ne sera plus permis. La vraie nature de l’existence sera enfin révélée : nous sommes des choses comme les autres, on peut nous produire comme tout le reste, nous n’avons aucune espèce de singularité, notre espèce est un bien de consommation courante comme un autre, comme tout ce qui est venu au monde sur cette belle planète. Alors, enfin, on pourra envoyer se sacrifier au front de guerre les enfants de personne, vrais fils de la Nation. Le progrès ne sert-il pas avant tout à cela : que le massacre ne prenne jamais fin et que toujours plus de sang puisse couler qui abreuve la terre de nos misères ? Le prix de l’humanité, il se trouvera toujours quelqu’un pour le monnayer, jusqu’au dernier.

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