271125

Quelque chose d’effarant. Comme ces gens qui, n’ayant jamais eu d’enfants ni fait la guerre, avec d’idiots trémolos dans la voix, en appellent au réarmement démographique et à la remilitarisation d’un pays. Mais peut-être est-ce la différence entre les chefs et les clampins dont je suis : ceux-là n’ont aucun scrupule à raconter n’importe quoi et attirent donc sur eux le plus grand nombre de suffrages. Imbécile démocratie. Et que, par suite, il n’y a aucun progrès : nous avons toujours cette mentalité sanguinaire de qui fait des enfants pour les sacrifier. Mais à quel dieu bâtard, désormais ? Ne voyons-nous pas avec clarté que le vacarme que nous faisons pour exister est à la fin maladroite de cacher un vide abyssal, j’entends : une vide plus profond encore que le plus profond des gouffres, et que nous jetons là-dedans tout espoir d’un progrès digne de ce nom (qui ne soit pas la fabrication d’une machine, la croissance d’une chiffre, mais l’épanouissement d’un art de vivre) ? En vain, évidemment. Mais, à son tour, cette évidence n’est-elle pas trompeuse ? Ne nous interdit-elle pas de chercher, nous aussi, de creuser aussi profond que le plus profond des, etc., pour découvrir ce qu’il en est, ce qui se terre au fond de notre souche, et pourquoi il semble que nous ne soyons rien que d’indécrottables faquins ? Mannequins qui se laissent transpercer. Une ambulance prise dans les embouteillages laisse hurler sa sirène dans le vide, rien ne bouge, tout est coincé, — voilà notre vie. Il faudrait décaper la couche de crasse bêtise qui recouvre nos membres, mais nous devons avoir peur de nous effondrer, c’est elle qui nous maintient debout ou en sauve du moins l’apparence. Porté par tout cela, un peu, sans doute, je commence la lecture Orages d’acier d’Ernst Jünger, dont une certaine prévention m’avait gardé, et je note cette phrase qui, pour l’instant, me semble assez bien résumer toute l’atmosphère de l’ouvrage : « Parmi ces grandes images sanglantes, il régnait une gaieté sauvage, inconnue. » L’idée de progrès s’est construite comme une solution au problème du mal, ou plutôt dans la constitution du mal comme problème, c’est-à-dire comme étant en attente d’une solution que le progrès devait apporter. Mais il en va sans doute tout autrement : le mal n’étant pas un problème mais une donnée (la destruction, la mort exercent toujours une fascination aussi grande, un attrait aussi puissant, qui les rendent désirables entre tout), il n’est pas possible de le résoudre, de nous en débarrasser une bonne fois pour toutes, encore que nous le voulions, nous sommes contraints de vivre avec, et cela revient, en un sens, à renoncer à la vie : nous serons toujours obsédés par la nécessité de donner la mort, de tuer. Nos enfants seront toujours pour la mort. Et non seulement est-ce profondément désespérant, mais c’est encore une sorte d’énigme (puisque, après tout, il en faut bien une) contre laquelle nous nous heurtons avec la plus grande des violences, mais parfaitement en vain. Il suffirait pourtant de ne rien faire, puisque c’est au fond notre paradoxe : se retenir n’exige rien de nous que de ne pas, mais nous en sommes incapables. Nous faisons.