291125

Il faut que j’arrête d’écrire ce journal. Me suis-je dit. Mais pourquoi ? Me diras-tu. Eh bien parce que je me suis dit : « Il faut que je travaille », et par là, j’entendais : « Il faut que j’écrive ce journal ». Cette dernière phrase, j’en ai déjà parlé. Quand ? Je ne sais plus. Et je n’ai pas envie de chercher. Mais, par contraste, les poèmes que j’ai écrits hier et aujourd’hui, les écrivant, je ne me suis pas dit : « Je travaille ». Mais alors pourquoi me le dis-je quand je pense à écrire ce journal ? Parce qu’il est quotidien ? Le travail est-ce donc le quotidien ? Mais tout travail implique congés. Quand mon journal, lui, depuis des années désormais que je l’écris, n’en connaît plus aucun, de congés, de répit. Est-ce alors de l’esclavage ? Mais les esclaves, même, devaient avoir des jours de congés. Enfin, je crois. Mais pas moi. Jamais. Je ne m’en laisse pas. Alors, ce journal, ce n’est pas un travail, ni un esclavage, non plus, non. Alors quoi ? Qu’est-ce que c’est ? Je ne sais pas. Il faudrait que je demande à Guillaume ce qu’il pense de son journal, comment il se le représente. Mais, quand nous nous voyons, Guillaume et moi, nous ne parlons de cela. L’autre fois, je me souviens que nous avons parlé d’un écrivain et, avant d’en dire du mal, j’ai regardé à droite et à gauche par-dessus mon épaule, c’était un réflexe, ce qui a amusé Guillaume, je crois, pour être sûr que personne d’intéressé ni d’intéressant allait m’entendre. Comme si je connaissais des gens. Mais cela n’a plus rien à voir avec ce que j’étais en train de dire. Mais c’est vrai que les poèmes que j’ai écrits hier et aujourd’hui, il ne m’a pas semblé que c’était du travail. Alors que, en vérité, ils m’ont demandé bien plus de travail que cette page de journal plus la page de journal de la veille ne m’en demandent, que j’écris en écrivant, sans les composer, quand, les poèmes, je les écris une première fois, les récris, les dis à haute voix, les redis, les récris, les redis, et ainsi de suite, je ne sais combien de fois, quelques lignes à peine demandent des heures peut-être, parfois, sans compter celles de l’oubli, entre deux poèmes, entre deux versions du poème, des heures, sans doute, pour être écrites. Mais c’est ainsi. Ce doit donc être la quotidienneté qui me fait penser au mot « travail ». Et pourquoi est-ce que je ne cesse pas d’écrire, dès lors, si ce que j’écris me fait penser à « travail » et que je n’aime pas le travail, qui me fait penser à « esclavage » (pour moi, en effet, tout travail est un esclavage) ? Me demandes-tu. Eh bien, parce que j’aime tellement ce que je fais. J’aime tellement écrire. Non, pas tellement écrire. Non. J’aime tellement écrire ce que j’écris. Tellement que je n’ai pas envie de m’en empêcher. Je veux continuer, aussi longtemps que j’en aurai la force. Et cela, ce n’est pas un travail, non, ce n’est pas un esclavage, non plus, non, cela, qu’est-ce que c’est ? Mais, c’est la vie, pardi.