301125

La mort va partout avec nous. Elle rôde, nous frôle en permanence, sans même que nous nous en rendions compte. Et sans doute vaut-il mieux ne pas. Car, si nous avions conscience de ce fait, de cette réalité, de ce compagnonnage omniprésent, le non-sens absolu de la chose, de toutes choses, le ridicule, l’insignifiance quasi comique de l’existence, nous frapperait si fort qu’assommé par le choc nous n’aurions plus la force de marcher, même pas celle de nous lever. Quand la trottinette a foncé droit sur moi, ce dimanche matin, alors que je traversais la rue du Cherche-Midi au niveau du passage piéton qui se trouve devant chez Dumonet pour emprunter la rue Mayet et aller acheter mon pain au Fournil de Guillaume, rue de Sèvres, j’ai été comme paralysé, ne sachant dans quelle direction aller pour échapper au choc, faut-il faire un pas en arrière, un pas en avant, comment savoir ? tout va si vite, l’on n’a pas le temps de se décider, tout est équipossible, malheureusement, le projectile se déplaçant toujours aimanté par notre propre mouvement, c’est un phénomène physique qui transcende, semble-t-il, les lois qu’on voudrait imposer à la nature, sorte d’âne de Buridan post-moderne, la liberté d’indifférence nous condamnant en effet au plus certain des trépas, et ce n’est qu’au tout dernier moment, quand le bolide était déjà sur moi, une trace noire sur ma chaussure gauche que je découvrirai ensuite, une fois rentré chez moi, peut en témoigner, que je l’ai repoussée des deux mains pour éviter qu’elle me percute de plein fouet. Un peu plus tôt, je m’étais senti mal — il était trop tôt, certainement, pour un dimanche matin, je m’étais couché tard, la veille au soir, après avoir trop bu et fait des choses que la décence m’interdit d’évoquer ici, j’aurais dû rester au lit à ronfler et cuver, mais il faut croire qu’une force vitale, passablement stupide, me pousse à des agissements manifestement contraires à la plus simple raison — et, assis sur un banc du cimetière du Montparnasse, je tâchais de trouver des forces pour reprendre mon chemin que je ne trouvai vraiment qu’en me disant qu’on ne pouvait tout de même pas mourir dans un tel endroit, cela ne se fait pas, en plus, il n’y a plus place, c’est surpeuplé. Deux rencontres avec la mort, et en si peu de temps, l’une aussi imbécile que l’autre. Quelques minutes plus tôt, dans le cimetière, j’avais consulté la fiche wikipédia de Michel de Montaigne pour savoir à quel âge il était mort et combien de temps il me restait donc à vivre. C’est une de mes lubies, depuis quelque temps, de chercher l’âge auquel les écrivains célèbres, ou en tout cas que j’admire, sont morts pour calculer combien de temps il me resterait à vivre si je mourrais à leur âge et tâcher de me faire une idée, sinon de mon espérance de vie, du moins de mon espérance de célébrité, calcul hasardeux s’il en est, et quelque peu contourné du point de vue méthodologique, pour ne rien dire du point de vue psychologique, lequel nous plongerait dans des abîmes de perplexité. Par exemple, puisque c’était mon personnage de référence jusque tout récemment, j’ai dépassé l’âge auquel Walter Benjamin est mort depuis deux jours, et ne peux donc plus consulter sa fiche wikipédia pour calculer dans combien de temps il serait décent ou intéressant ou terrifiant pour moi de mourir ou de ne pas mourir, cela dépend, des jours, de la façon dont je me sens, de mon angoisse du moment, et d’un vaste ensemble de paramètres dont la complexité, à moi-même, peut-être, m’échappent. Ainsi, dans la mesure où, pour Benjamin et pour moi, c’est trop tard, désormais, nous ne nous sommes plus d’aucune utilité, lui pour moi, surtout, j’ai jeté mon dévolu sur Montaigne, décédé à l’âge de 59 ans, ce qui me laisse encore un peu de temps. Par suite, toujours suivant ma propre logique, j’en suis venu à la conclusion qu’il fallait que je me mette sérieusement à la lecture ses Essais, et en entier, tâche à laquelle je ne me suis jamais donné à fond, mais toujours en partie, jusqu’à présent. Voilà où j’en suis. Banal dimanche.