Morigène. — Ce matin, dans le journal, un article vantait les mérites de la stérilisation masculine volontaire en consacrant un long développement au « marathon de vasectomies » qui, à l’occasion du World Vasectomy Day, s’est tenu dans la province de Buenos Aires du 8 au 14 novembre, semaine au cours de laquelle pas moins de 200 mâles se sont vus sectionner le conduit. Le même jour, le même journal se demandait comment la France allait parvenir à continuer de payer les retraites des vieilles personnes, lesquelles sont de plus en plus nombreuses en Occident, tandis que les jeunes, vasectomies et diverses mesures médicales ou autres de non-procréation aidant, sont de moins en moins nombreuses. Or, à aucun moment, dans aucune des pages dudit journal, pourtant phare de la pensée en France, n’était établi ni même émise l’hypothèse qu’un lien pourrait peut-être exister entre la promotion militante de la nulliparité à tous les niveaux de la société occidentale et le fait que nous ne fassions plus assez d’enfants pour sauver le modèle social que nous avions mis en place quand nous faisions encore suffisamment d’enfants pour nous développer (le journal ayant tout de même la rare honnêteté intellectuelle de souligner que le recours à l’immigration ne permettrait pas de compenser le déficit des naissances). Car, c’est bien elle, la scène la plus amusante à laquelle on assiste quand on observe homo occidentalis mettre en œuvre sa propre disparition : il voit bien les effets de ses actions, il se rend bien compte que les êtres humains ne sont pas substituables les uns aux autres, il a bien conscience qu’en cessant de faire des enfants, c’est non seulement son petit modèle social, lequel lui permettait de passer les hivers au chaud et les étés au soleil, mais plus généralement le mode de vie propre à l’Occident qui est condamné (la démocratie, l’égalité, l’État de droit, la Sécurité Sociale, etc.), mais il est incapable d’agir à la source, il déplore ce dont il est la cause comme si tout cela se produisait selon une opération mystérieuse (« C’est la démographie » étant un peu son « Credo quia absurdum » en la matière), et se révèle inapte à la moindre action positive, « Que faut-il faire ? », l’entend-on marmonner, et c’est vrai que l’heure est grave, il est bientôt temps de se dire adieu. La scène se redouble alors : parvenu au sommet de la conscience de soi, homo occidentalis contemple avec stupéfaction son effacement sans en comprendre ni le sens ni la raison. Habitué à la pensée universaliste (c’est-à-dire à l’ethnocentrisme qui fait du Parisien moderne le modèle planétaire du Bien), il se raconte que ce n’est pas lui qui va disparaître, mais toute l’espèce, et l’on n’a pas envie de le détromper, il est beau comme un vieillard qui s’assoupit et bave en ronflant sur la chaise roulante de son EHPAD. Le plus comique, dis-je, ce n’est pas d’assister — en direct, pour ainsi dire — à la disparition de l’Occident, c’est la bêtise qui accompagne ce phénomène : car, dans l’imaginaire bourgeois, l’hiver spermatique est moins romantique et plus vulgaire que l’hiver nucléaire qui faisait frissonner nos pères. On rêvait de grands feux d’artifice ou d’une paix perpétuelle, et l’on voit piteux le stock d’humains qui sert aussi bien de chair à canon que d’électeurs s’épuiser progressivement et, semble-t-il, inéluctablement. Qui oserait avancer que, peut-être, il serait bon de se remettre à faire des enfants, la solution est peut-être simple, après tout, se verrait accueilli par des regards consternés, certes, mais bienveillants : il n’aurait tout bêtement pas compris le sens du mot « liberté ». La vérité est probablement tout autre : parvenue à ce stade de développement, l’espèce humaine n’en continue pas moins de sélectionner les modèles les plus aptes à la survie et laissent les autres, pour qui, fatigués de l’existence, la vie est devenue un problème, s’éteindre lentement. Et dans cinquante mille ans, qui sait ? peut-être trouvera-t-on encore dans le patrimoine génétique des humains du futur les traces obscures car éphémères de notre passage sur Terre.

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