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Au secret. — La page intéressante du jour — ce que j’avais à dire —, ce n’est pas ici qu’elle se trouve. Non, je l’ai écrite dans mon cahier au bison rouge. Là et non ici parce que les propos que j’y tenais, n’étant pas très charitables et portant sur une personne en particulier (mais que je ne connais pas personnellement), il m’a semblé qu’ils devaient demeurer privés. Et puis, me sentant particulièrement bien cependant que j’écrivais ce que j’avais à écrire — particulièrement bien, mais non en raison du propos, simplement du fait que j’étais en train d’écrire, écrire me procurant une sorte de soulagement, d’apaisement, de sentiment de bien-être, d’occuper enfin la place qui est la mienne dans l’univers —, un peu plus tard, je me suis dit que c’était là le vrai lieu de l’écriture, ou mieux : que c’était cela, vraiment, écrire, écrire pour soi, en privé, en secret, avant toute publicité de la chose, toute publicité de toute chose. Les êtres humains, on l’oublie peut-être un peu trop facilement, n’ont pas commencé à écrire pour raconter des mythes, s’épancher, se confier, imaginer, mais pour tenir comptabilité. L’écriture littéraire n’est venue qu’ensuite — après les textes de loi, les calendriers, l’enregistrement de faits historiques. Et, de même qu’elle a dû paraître bien étrange à ses contemporains, la première personne qui s’est mise à lire en silence et non plus à haute voix comme on le faisait auparavant, c’est sans doute bien tardivement que des êtres humains ont dû avoir l’idée de consigner par écrit dans des cahiers ou des carnets leurs pensées les plus intimes et ce, non pas pour les rendre publiques ensuite, mais dans le but exclusif de les garder pour eux-mêmes. S’était constituée alors une intimité suffisamment profonde pour que l’idée d’écrire pour soi-même, d’écrire en secret, d’extérioriser ses pensées personnelles tout en les cachant au regard d’autrui paraisse non seulement concevable, mais encore désirable, bénéfique, nécessaire, essentielle. Car, c’est tout le paradoxe de cette forme d’écriture : elle doit s’extérioriser (écrire, c’est ne pas garder la langue à l’intérieur), mais doit demeurer dans une forme d’intériorité qui la tient au secret (une fois la page écrite, le carnet se ferme à tous les yeux). Et ainsi, n’est-elle plus ni tout à fait publique ni tout à fait privée, elle se tient à la frontière de ces deux mondes. Elle participe des deux et, en même temps, les enjambe, ouvre un autre monde, paradoxal donc, mais qui n’existe qu’en raison de cette paradoxalité même, du fait qu’il échappe à des déterminations strictes, s’étend au-delà des catégories bien définies de la vie sociale. Et y compris quand il devient une forme de vie sociale, une sorte de genre littéraire à part entière, le carnet y échappe toujours parce que la recherche des moyens de se dérober lui confère aussi l’une de ses raisons d’être. Les codes secrets employés par Wittgenstein pendant la Première Guerre mondiale alors qu’il est affecté au Goplana, un aviso-torpilleur qui patrouille sur la Vistule, par exemple, n’ont rien de réellement secret au sens où ils seraient difficiles à déchiffrer, ils sont simplement destinés à dérober les pensées intimes qui ont besoin de s’extérioriser — sinon, elles rendent fous ou se perdent ou les deux — au regard des camarades qui n’y comprendraient de toute façon rien. L’extériorisation de la pensée fait entrer cette dernière dans une nouvelle forme d’intériorité, une nouvelle sphère d’intimité qui doit beaucoup au paradoxe que je viens d’évoquer, aux gestes doubles de sortir / rentrer, montrer / cacher, qui ne sont pas des artifices rhétoriques, mais des manières de vivre à part entière, voire des manières de vivre une vie enfin pleine d’elle-même, enfin riche de sens, enfin profonde, enfin vraie.