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Même quand je ne suis pas triste, voire : surtout quand je ne me sens pas triste, les poèmes que j’écris me semblent porter la marque du désespoir. Comme s’ils venaient conjurer quelque chose, peut-être, qui ne peut pas l’être autrement, comme s’ils étaient la voix par laquelle cela — ces sentiments, ces abattements, ces tristesses, ces détresses — seul pouvait s’exprimer, comme si, disons-le alors ainsi, tout autre expression en serait fausse, c’est-à-dire : mensongère. Et par « mensongère », je n’entends pas quelque forme de mentir, mais d’infidélité, moins à soi en tant qu’entité (l’hypothétique « sujet » d’une certaine conception occidentale) qu’à l’univers tout entier, dont nous sommes, ou plutôt : dont je suis. Après tout, n’est-ce pas tout ce qui est en notre pouvoir, être fidèle à nous-mêmes, non pour nous conformer à quelque image fixe, prédonnée, que nous aurions de nous-mêmes, mais pour ne pas nous trahir ? Au monde tel qu’il est, n’est-ce pas la seule réponse sensée que nous puissions apporter ? Ce que je pourrais dire : il y a quelque chose qui vient et il faut le laisser aller. Et l’effort seul d’accomplir cela tient une place considérable dans une vie qui vaut la peine d’être vécue. Autrement, la question se posera inlassablement dans son sarcasme : À quoi bon ? Ainsi, souvent, ce n’est pas le phénomène en tant que tel, en tant qu’il occupe ce segment spatio-temporel de l’univers, qui pose problème, mais ce dont il est l’expression, l’effet dont à travers lui la cause semble imperceptible mais qui, abordé selon l’angle qui convient, apparaît distinctement et dans une grande clarté, — jette soudain un jour hors du commun sur ce segment d’univers qu’est notre vie (le sens que nous lui donnons, ce dont nous l’investissons, les fins en vue desquelles nous continuons de la mener, pourquoi nous avons voulu cet enfant et l’horizon dans lequel sa vie vient s’inscrire, horizon que nous inventons d’abord pour lui et qui lui appartiendra ensuite de dessiner, mais sans lequel la vie est possible en tant que processus mécanique, certes, oui, mais sans le moindre esprit, à la façon d’une machine). Combien de vies, alors, c’est la question que je me pose, sont-elles vécues seulement à la façon d’une machine ? Des vies sans personne dedans, n’est-ce pas ainsi que nous nous représentons les civilisations ? La machine : on peut mettre quelqu’un à la place de quelqu’un d’autre, cela ne change rien, tout est dans le mécanisme. Souvent (encore ce mot), souvent, il me semble que nous pensons avec des catégories du XIXe siècle : c’est que la révolution industrielle a donné sa forme nouvelle à nos vies, et aucune des civilisations humaines n’est millénaire, il n’y en a plus qu’une seule, qui n’a guère plus de deux cent cinquante ans d’âge. C’est sur elle que sont façonnés nos sensibilités. Et, si elles nous paraissent étrange, c’est un vestige des temps passés, reculés, obscurs, datés, obsolètes, qui seront bientôt oubliés.