J’en ai eu tellement marre d’être moi, mais tellement marre. Pourtant, tout avait l’air parfaitement normal, aujourd’hui, ou à peu près, autant que faire se peut, comme on dit, quoi, autant que faire se peur, plutôt, comme on devrait dire, si l’on disait la vérité, je pense, moi, enfin, bref, je m’étais levé, j’avais écrit un nouveau chapitre de loin de Thèbes, poursuivi ma lecture du Lady Chatterley’s Lover de D.H. Lawrence, étais allé chercher Daphné au collège, nous avait préparé le déjeuner, l’avais accompagnée à ses cours du mercredi après-midi, étais rentré à la maison, m’étais senti mal, pour je ne sais pas trop quoi ni ne sais trop comment, sait-on jamais comment ? et alors j’avais commencé à faire tout un tas de recherches sur internet afin de savoir de quoi j’étais en train de mourir, comme d’habitude, quoi, et j’en ai eu assez, je crois, je ne l’ai plus supporté, d’être moi, je ne me suis plus supporté. Pourtant, j’ai l’air à peu près normal, enfin, je suppose, mais je me sens tellement insupportable, tellement médiocre, faible, égocentré, tellement tellement, tout à coup, je n’ai plus supporté d’être moi, d’être là à faire ce que j’étais en train de faire, comme toujours je le fais. Il m’a semblé insupportable de continuer à être comme je suis, j’ai trouvé qu’être moi, c’était tellement accablant, tellement honteux, tellement mauvais, tellement détestable. J’ai fait trente pompes, je me suis déshabillé, j’ai mis mon short, mes chaussettes, mon tee-shirt, mon sweat-shirt, mes baskets, mes lentilles de contact, et je suis allé courir. Je me suis dit : Quitte à mourir, au moins ne meurs pas tout seul chez toi, en attendant que Nelly et Daphné rentrent à la maison et te trouvent là par terre, inanimé, non, va faire quelque chose qui te plaît, va faire quelque chose que tu aimes, et puis, si tu t’effondres en courant, il se trouvera bien quelqu’un pour te ramasser, appeler les pompiers ou le SAMU, avec le nombre d’ambulances qui passent à longueur de journées sur le boulevard, il s’en trouvera bien une pour te ramasser, ou n’importe qui, je ne sais qui, quelqu’un prendra bien pitié, tout le monde n’est pas comme toi, aussi détestable que toi, et au moins tu ne mourras pas tout seul, tu mourras à l’hôpital, ou dans une ambulance, ou je ne sais pas où, mais tu ne mourras pas tout seul, ce sera déjà ça, non ? Je ne sais si c’eût été déjà ça, non, je ne me suis pas effondré, on n’a pas appelé les pompiers, et je ne suis pas mort dans l’ambulance, j’ai couru 8,01 km en 44:56 minutes, c’est en tout cas ce que me dit la machine qui enregistre mes déplacements quand je lance l’application sur mon téléphone portable, elle ne vaut pas grand-chose, parfois, elle court moins vite que moi, elle me ralentit, elle m’escroque de la vitesse, m’estanque de la distance, et cela ne me plaît pas, je n’aime pas, je n’aime que la vérité, moi, mais enfin, il faut bien vivre avec son temps, il paraît, pourquoi ? je ne sais pas, surtout, quand on voit la tête du temps, on n’a pas envie de vivre avec lui, si l’on est déjà marié, on a envie de demander le divorce, je n’ai pas donné mon consentement pour cela, non, c’est consternant, c’est affligeant, c’est humiliant, vous ne vous sentez pas humiliés, vous ? non ? ah bon, tant mieux pour vous, j’imagine, moi, je ne peux pas, vraiment, c’est au-delà de mes capacités, au-delà de mes forces, au-delà de ce que je considère comme humainement tolérable, acceptable, vivable, mais si vous, ça vous va, après tout, chacun fait ce qu’il veut, n’est-ce pas ? eh ouais, et 8,01 km en 44:56 minutes, ce n’est pas trop mal, me dis-je, pour un moribond, mais pourquoi suis-je comme cela ? pourquoi suis-je comme je suis ? je ne sais pas. J’en ai eu tellement marre d’être moi. Et courir m’a semblé la meilleure manière d’échapper à moi-même, pendant 45 minutes, au moins, c’est déjà mieux que rien, je crois, c’est ce que je me suis dit, c’est ce que je pense, oui. D’autant que je ne sais pas, non, je ne sais pas comment être un autre que moi, comment devenir un autre que moi, je ne sais pas, l’ai-je jamais su ? Le peut-on seulement ? Quoi ? Eh bien, savoir, et être, le peut-on seulement ? L’un, l’autre, les deux, tout, le peut-on seulement, est-ce seulement en notre pouvoir ? Quelles questions, elles sont imbéciles, tes questions, Jérôme. En tout cas, j’ai réussi à échapper à moi-même. Et je ne suis pas mort. Pas encore. C’est ce que je voulais, n’est-ce pas ? Oui, je crois. Alors, fais preuve d’un peu de gratitude, quoi.

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