L’humanité ne fait pas le tri. Ou ne le devrait pas. Pourtant, quand je vois cette meute de motards déguisés en pères Noël déferler sur le boulevard, faisant hurler les moteurs de leurs engins et une infâme musique dans des hauts-parleurs de qualité inférieure, le tout sous la bienveillante surveillance de la police nationale, sinon de faire le tri —la vérité est prosaïque : le tri se fait tout seul —, j’ai envie de me séparer. De facto, je le suis, séparé mais il me semble ce n’est pas assez. Je rêve d’une maison avec vue sur la mer, perdue dans une région au climat si affreux que personne ne s’aventurerait à venir la visiter. Au lieu de quoi, évidemment, je réside sur la rive gauche de Paris. Cruel destin. N’exagérons rien, mais l’on n’en est pas loin. Est-ce vrai que la vérité est prosaïque ? La question, en tout cas, ce me semble, ne l’est pas. Il faudrait donc répondre par la négative. On a l’impression, toutefois, qu’elle l’est, ou du moins qu’elle est quelque chose de simple, ou plutôt qui se peut offrir avec une certaine simplicité à qui se trouve bien disposé à son égard. Mais qui se trouve bien disposé à son égard ? Si je le prétendais de moi, qui pourrait croire à ma sincérité ? Je cherche, malgré cela, sinon la vérité (au sens de l’entité majuscule), des phrases qui ne soient pas trop injustes, ne soient pas trop maladroites, se tiennent à peu près droites, le tête haute et le regard tourné vers le lointain. La misère, la vraie misère, c’est la limitation que l’on s’impose, — son petit périmètre à soi. Il est sensible, très, ne croit pas que ce soit quelque chose d’insaisissable, à la vérité, il suffit de faire attention à la réalité pour tout comprendre, d’un coup. Tout est révélé. Ce matin, par exemple, cependant que je fais des pompes entre le lit et le bureau, à la radio, il y avait une femme qui parlait de son rapport à la musique (il y a une émission comme ça, tous les dimanches matins, sur la station France du même nom) et, encore que je n’aie jamais prêté la moindre attention réelle à sa voix, que j’ignore à peu près tout d’elle, l’écoutant parler, je me suis dit : « Tiens, mais c’est _____ _________. » Après avoir fini mes pompes et éteint la radio (je ne suis pas fou, je ne tiens pas à m’infliger deux séances de torture coup sur coup), j’ai vérifié sur le site internet de la radio si c’était bien elle, et c’était bien elle. Et je n’ai pas compris si cette version de la réalité (les gens qui ont du succès, et la petite mondanité qui se forme par là) était trop prévisible ou si j’étais trop intelligent, trop sensible, trop clairvoyant pour la trouver intéressante. Sauf que moi, je n’ai pas de succès. Oui, tout raisonnement a une limite. Malheureusement pour moi, c’est celle-là. Comme l’écrit Paolo Santarcangeli dans son livres sur les labyrinthes : « Le labyrinthe est double : si ses couloirs sinueux évoquent les tortures de l’Enfer, ils conduisent toutefois vers le lieu où s’accomplira l’illumination. »

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