Recopié les poèmes que j’ai écrits ces dernières semaines dans un carnet. Y compris celui de ce matin, en marchant dans Paris. C’était cet après-midi, dans un carnet grand public, ligné format A5, et avec un stylo Bic rétractable noir, un M10, pour être précis, tout d’abord, allongé par terre, sur le ventre, puis assis à ma table d’écriture. Qui n’écrit pas ou, plus précisément, n’écrit pas comme un maniaque, ne comprendra pas l’importance de ces détails (pas ces détails-là, mais ce genre de détails, que ce genre de détails aient une importance). Et pourtant, d’une manière qui me semble encore quelque peu difficile à exprimer clairement, ces détails ont une importance considérable. Ils inscrivent l’écriture dans la vie, la vie la plus ordinaire et la plus profonde. Ce matin, à l’approche du Parc Montsouris, avec un sans-gêne déconcertant étant donné le sujet qu’ils abordaient, des employés aux espaces verts discutaient en criant d’un trottoir à l’autre de l’Avenue René Coty (de l’allée centrale de l’Avenue René Coty au trottoir de la rue Saint-Yves, qui se trouve un peu en hauteur par rapport à l’avenue, pour être tout à fait exact) : « — Hé, tu sais qu’y a un type qui s’est pendu à une de nos cabanes, ce matin ? — Ah bon ? — Ouais, il s’est pendu devant la cabane. — Eh ben, l’a pas fait les choses à moitié, lui… Allez, tant pis… » L’intérêt que nous portons au sort des autres, me suis-je dit en entendant cette dernière remarque philosophique, est tout relatif. Mais en quoi différait-elle, cette dernière remarque, de ce que nous inspire la mort de milliers de personnes, dont nous prenons chaque jour, dans des circonstances plus ou moins atroces, plus ou moins violentes, et toutes les justifications que, de quelque camp que viennent les voix qui s’adonnent à cet exercice répugnant, l’on s’acharne à apporter pour faire rentrer la mort dans une sorte d’ordre des choses où, malgré tout notre progrès, toute notre science, toute notre richesse, elle n’a pas sa place ? À vrai dire, je l’ignore : en rien, probablement. J’ai continué de marcher, et trouver les grilles du parc fermées (ceci s’expliquant par cela) ne m’a pas empêché de poursuivre ma route autour, puis jusqu’à la BNF puis jusqu’à la maison en passant par le Jardin des Plantes et le Jardin du Luxembourg. Tout en marchant, comme je l’ai dit un peu plus tôt, j’ai écrit un autre poème, le neuvième, moins sombre que les précédents, ce qui s’explique : je l’ai écrit dans une éclaircie. Cette précision météorologique n’est pas sans importance : les poèmes que j’écris ces dernières semaines retrouvent une idée que j’avais eue, il y a plusieurs années de cela, sans jamais la mener réellement à bien, le carnet doit encore être quelque part, peut-être, mais je ne sais pas où, l’idée d’écrire un carnet d’un hiver, ce que je suis en train de faire, même si nous ne sommes pas encore en hiver, c’est pour cela que le carnet ne s’intitule pas carnet d’un hiver, mais il ne s’intitule pas non plus carnet d’un automne, il pourrait s’intituler carnet d’une année, si je continuais après l’automne, durant l’hiver, le printemps et l’été, ce que j’ai l’intention de faire, ou pourrait s’intituler carnet des saisons avec des parties pour chaque saison, ce qui n’est pas follement original, mais ce n’est pas la question, clairement définies ou non, ce n’est peut-être pas non plus la question, mais j’ai tout de même sauté deux lignes au début de chaque page sur laquelle j’écris un poème pour laisser la possibilité d’écrire un titre ou un autre, plus ou moins général, plus ou moins particulier, c’est important de se laisser des possibilités, de ne pas se les fermer, idée que l’écriture soit au cœur de la vie, sans séparation, comme nous devrions être, sans séparation, parmi le cosmos.

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